Il ferma les yeux un instant, respirant l’air tiédi de la pièce. Lorsqu’il les rouvrit, toute trace de faiblesse semblait avoir déserté sa voix, remplacée par une autorité froide et souveraine.

« Rentre chez toi maintenant, Julien Vaneau. Ta mère s’inquiète, et ses herbes doivent infuser. Ne crains rien pour cette nuit. Va. »

« Mais… monsieur, votre jambe ? Vous ne pouvez pas rester seul, vous ne pouvez pas marcher jusqu’à votre chambre ! »

« Je veillerai devant ce feu jusqu’à l’aube. La douleur physique m’est familière ; elle me rappelle que je respire encore. Prends cette lanterne sur la console d’entrée pour éclairer ta descente. Et écoute-moi bien : quoi qu’il advienne demain matin, reste chez toi. Ne cède rien à Morin avant mon arrivée. Entends-tu ? Pas un mot, pas un meuble cédé avant midi. »

Julien le regarda avec stupéfaction. Comment ce vieillard infirme, isolé dans sa forteresse de silence, espérait-il empêcher l’implacable intendant d’exécuter l’expulsion ? Mais il y avait dans la voix de l’inconnu un tel magnétisme, un tel poids de certitude, que Julien ne put qu’acquiescer d’un signe de tête.

« Je vous le promets, monsieur. Prenez soin de vous. »

Julien ramassa son sac de toile, alluma la lanterne de cuivre trouvée dans le vestibule et franchit la porte, refermant le battant derrière lui. La tempête commençait à faiblir, la pluie se muant en une bruine glaciale. Le cœur battant d’une étrange agitation, le jeune homme dévala la colline à grandes enjambées, guidé par la lueur jaune de la lanterne.

Lorsqu’il poussa enfin la porte de la modeste chaumière familiale, il trouva sa mère assise près de la table de bois brut, enveloppée dans un châle mité, le visage baigné de larmes muettes. À côté d’elle, Clara serrait contre elle une poupée de chiffons sans yeux. En voyant son fils trempé jusqu’aux os, couvert de boue et les mains en sang, Éléonore poussa un cri et se jeta à son cou.

« Julien ! Mon Dieu, mon fils ! Je te croyais mort sous la tempête… Où étais-tu ? Pourquoi as-tu mis tant de temps ? »

Julien la serra fort contre lui, sentant la fragilité de ce corps miné par la maladie. Il déposa le sac de remèdes sur la table, prépara l’infusion sur les braises rougeoyantes du poêle et raconta tout : le vieillard tombé dans le ravin, la cheville brisée, la montée interminable vers la villa Saint-Cyr, l’accueil étrange et les mystérieuses paroles de l’homme reclus.

Éléonore écouta son récit avec des yeux écarquillés par une terreur mêlée de stupeur.

« La villa Saint-Cyr ? murmura-t-elle d’une voix blanche. Julien… tu es entré chez le marquis d’Aubevigne ? »

« Le marquis ? Il n’avait rien d’un seigneur, maman. Juste un pauvre homme brisé, abandonné de tous dans une maison qui s’écroule. »

« Tu ne comprends pas, mon enfant, reprit la mère en tremblant. Armand d’Aubevigne possédait jadis toute la vallée, les bois, les moulins et les carrières où ton père travaillait. Il y a quinze ans, après la mort tragique de son fils unique dans un accident suspect, son régisseur et ses notaires ont profité de son deuil pour monter une effroyable machination juridique. Ils l’ont dépouillé de la gestion de ses biens, l’ont fait passer pour sénile et l’ont reclus dans ce manoir avec une rente de misère. L’homme qui dirige aujourd’hui les domaines d’une main de fer, celui qui emploie Victor Morin pour nous chasser… c’est son propre cousin, Maître de Valmy, le banquier véreux. Si le marquis s’est brisé la jambe ce soir, Morin n’hésitera pas à le faire interner définitivement pour s’emparer des derniers titres de propriété. »

Un silence pesant tomba sur la pièce. Clara s’était endormie, la tête posée sur les genoux de sa mère. Julien regarda les flammes mourir dans le foyer. L’aube approchait, et avec elle, le verdict sans pitié de leur existence.

Le jour se leva dans une clarté livide et spectrale. Le ciel d’après-tempête s’étirait en longs bandeaux d’un gris d’acier au-dessus des toits lavés par l’orage. Val-d’Ombre s’éveillait dans une atmosphère lourde, engourdie par les ravages du vent.

À onze heures et demie, un martèlement sec et brutal résonna contre la porte vermoulue de la maisonnette des Vaneau.

Julien se leva d’un bond, le sang pulsant à ses tempes. Éléonore se dressa, blême, attirant Clara derrière ses jupes rapiécées. Julien alla ouvrir.

Sur le pas de la porte se tenait Victor Morin. Vêtu d’une redingote de drap fin, botté de cuir verni jusqu’aux genoux, l’intendant tenait à la main une cravache de cuir et un registre relié de basane noire. Deux gaillards aux carrures de bûcherons l’escortaient, munis de pinces-monseigneur, de cordes et d’un lourd cadenas de fer. Derrière eux, une carriole vide attendait dans la boue de la ruelle, tandis qu’un petit attroupement de voisins compatissants mais impuissants commençait à se former le long des palissades.

« Assez traîné, Vaneau, lança Morin d’une voix sèche, empreinte d’une délectation cruelle. Midi sonne bientôt à l’église Saint-Roch. Où est l’argent ? »

« Nous ne l’avons pas, monsieur Morin, répondit Julien d’une voix qu’il s’efforça de rendre stable, plantant fermement ses pieds sur le seuil. Vous le savez parfaitement. Mais nous vous demandons un délai de grâce d’une semaine. Ma mère est souffrante… »

« La souffrance ne paie pas le bail, coupa l’intendant avec un sourire venimeux. Le domaine n’est pas un hospice pour indigents. Vous avez eu trois avertissements. Videz les lieux immédiatement, ou mes hommes jetteront vos paillasses dans la rigole. »

Morin fit un geste de la tête. Les deux molosses s’avancèrent d’un pas lourd, les mains tendues vers les montants de la porte. Éléonore poussa un cri d’effroi, tandis que Clara éclatait en sanglots convulsifs.

« Reculez ! cria Julien en levant les poings, le visage empourpré de colère. Ne touchez pas à cette maison ! »

« Tu oses lever la main sur la justice seigneuriale, petit voyou ? ricana Morin en brandissant sa cravache. Qu’on l’écarte à coups de trique ! »