« Ils entrent, dit froidement Julian, redevenant instantanément le chef d’opération redoutable qu’il avait toujours été. Combien sont-ils en tout ? »
« Valentina a ouvert la porte de service à quatre mercenaires engagés par son père, répondit Lydia en tirant une clé en bronze de sa poche. Deux gardent le parc extérieur pour intercepter toute fuite. Les deux autres sont derrière nous. Mais ils ne connaissent pas la sortie des écuries. »
Elle déverrouilla une lourde grille en fer forgé. Ils débouchèrent dans les caves voûtées du manoir, un dédale de couloirs humides datant du dix-huitième siècle, servant autrefois au stockage du charbon et du vin.
Julian s’arrêta et posa sa main valide sur le bras de Lydia.
« Lydia… pardonnez-moi. J’ai été aveugle. J’ai cru que le chagrin me rendait fou, mais en réalité, je m’étais entouré de serpents par fatigue et négligence. »
« Ne demandez pas pardon maintenant, répliqua-t-elle doucement mais avec une fermeté absolue. Sauvez votre fils d’abord. Nous réglerons les comptes de la famille ensuite. »
Julian hocha la tête. Il se tourna vers Marcus. « Tu peux marcher jusqu’à la cabane du garde-chasse ? Les radios d’urgence y sont branchées sur la fréquence directe de la police d’État. »
« Je tiendrai, patron, grommela le garde du corps en serrant les dents. Mais il faut les retarder ici. »
« C’est moi qui m’en charge, déclara Julian en vérifiant les munitions restantes de son arme. Emmène Lydia et Owen par le tunnel des écuries. Dès que vous êtes dehors, envoyez les forces spéciales. »
« Pas question que vous restiez seul, intervint Lydia. Ils ont l’avantage du nombre et ils tirent pour tuer. »
« C’est ma maison, Lydia. Et c’est mon sang qui est visé. Je ne laisserai plus personne mourir pour mes erreurs. Partez ! »
Devant l’autorité inflexible de Julian, Lydia n’insista pas. Elle savait que chaque seconde perdue en discussions futiles réduisait leurs chances de survie. Elle prit Owen dans ses bras et aida Marcus à s’engager dans l’étroit goulet qui menait à l’extérieur du parc.
Julian éteignit la torche. Il se glissa dans l’ombre dense derrière un pilier de pierre massive soutenant les fondations de la grande salle à manger. Au loin, le faisceau des lampes tactiques des mercenaires balayait déjà les parois moussues de la cave.
« Il est là-dedans ! lança une voix d’homme aux accents rauques. Shaw a dit : aucun survivant, le gosse compris. Trouvez-les ! »
Julian attendit le moment parfait. Le premier homme s’avança, canon de son fusil d’assaut pointé vers l’avant. Dès qu’il franchit l’angle du pilier, Julian surgit de l’obscurité avec la brutalité d’un fauve blessé. D’un revers puissant, il dévia l’arme de l’assaillant, lui assura un coup violent du coude à la gorge qui brisa son larynx, et s’empara de son fusil automatique avant même que le corps n’ait touché le sol dallé.
Le deuxième mercenaire ouvrit le feu en rafale, mais Julian avait déjà basculé derrière un tonneau de chêne séculaire renforcé d’acier. Le bois explosa sous les impacts, projetant du vin et des échardes. Julian roula sur le côté et riposta d’une rafale ciblée de trois balles qui cloua net son adversaire au mur opposé.
Le silence retomba brutalement dans les sous-sols, saturé de l’odeur âcre de la poudre et du vin répandu.
Julian reprit son souffle. Il savait qu’il en restait encore en haut. Il ramassa les chargeurs supplémentaires des mercenaires à terre et commença à remonter lentement vers le rez-de-chaussée par l’escalier de service des cuisines. Il n’avait plus qu’un objectif : retrouver Valentina et son père, et mettre un terme définitif à cette mascarade sanglante.
Lorsqu’il pénétra dans le grand salon d’honneur, la scène qui l’attendait dépassait ce qu’il avait imaginé.
Arthur Shaw, le vieux sénateur aux cheveux d’argent, était là, un manteau de cachemire sur les épaules, visiblement arrivé en hâte. À côté de lui, Valentina sanglotait nerveusement, fouillant désespérément dans le coffre-fort mural dissimulé derrière un tableau de maître, dont elle avait forcé la combinaison. Des liasses de billets et des dossiers confidentiels s’étalaient sur le parquet ciré.
« Dépêche-toi, idiote ! grondait le vieillard. Si les tueurs ont raté leur coup et que la police intervient, nous devons être à la frontière avant l’aube ! »
« Je prends les actes de propriété, père ! hurlait Valentina, les doigts crispés sur les dossiers. Sans eux, nous n’avons rien ! »
« Vous n’avez déjà plus rien, Valentina. »
La voix résonna comme un arrêt de mort dans la vaste pièce.
Le sénateur et sa fille sursautèrent violemment. Julian se tenait sur le seuil, maculé de poussière et de suie, le fusil d’assaut braqué directement sur la poitrine du vieil homme. Son regard ne montrait plus aucune colère visible, seulement une froideur spectrale.
« Julian ! s’étrangla Valentina en lâchant les papiers qui voltigèrent sur le sol. Mon chéri… grâce à Dieu, tu es vivant ! Ces… ces monstres se sont introduits dans la maison, mon père est venu nous secourir ! »
Le mensonge était si grotesque, si désespéré, que Julian ne prit même pas la peine d’esquisser un rictus.
« Épargne-toi cette humiliation, Valentina. Vos tueurs gisent au fond de la crypte. Et Marcus a déjà transmis toutes vos transmissions cryptées au quartier général de la brigade criminelle. »
Arthur Shaw tenta de garder sa superbe sénatoriale, redressant la tête d’un air digne bien que ses mains tremblent de façon incontrôlable.
« Tu n’as aucune preuve contre moi, Blackthorne. Je suis une sommité de cet État. Aucun tribunal n’acceptera les divagations d’un domestique ou tes accusations délirantes. Baisse cette arme, et négocions. Je te cède mes participations dans les docks à moitié prix. Nous disons que c’était une tentative d’extorsion par un gang extérieur. Tout le monde y gagne. »
Julian s’avança lentement. Chaque pas résonnait sur le parquet comme le glas d’une exécution.