« Marcus est hors d’état de courir, intervint fermement Lydia en se redressant. Sa blessure touche l’artère sous-clavière, il perd trop de sang. Monsieur Blackthorne, couvrez le couloir. C’est moi qui conduis Owen au passage. »

Julian jeta un regard à la jeune femme. Dans le vacarme du combat, son regard n’exprimait aucune panique. Rien que de la détermination pure et une maîtrise du terrain incompréhensible pour une femme de chambre.

« Vous connaissez le passage secret ? demanda-t-il, stupéfait. »

« Je connais chaque centimètre carré de cette demeure, répliqua-t-elle simplement. Plus vite ! »

Julian comprit qu’il n’avait pas le temps de poser des questions. Il s’agenouilla au coin de la porte, maintenant un tir de barrage impitoyable dans la galerie supérieure, empêchant les assaillants de progresser vers les appartements privés.

Lydia souleva Owen dans ses bras. L’enfant s’agrippa à son cou, enfouissant son visage tremblant dans ses cheveux. Avec une sûreté déconcertante, elle s’approcha d’un grand panneau de boiserie sculptée représentant une chasse royale, situé derrière la bibliothèque d’étude du garçonnet. Elle pressa l’œil d’un cerf sculpté tout en tirant vers elle une moulure de feuilles d’acanthe. Un déclic sec retentit, et une section entière du mur pivota sans le moindre grincement, révélant un escalier en colimaçon plongé dans l’obscurité.

« Descendez, Owen. Ne courez pas trop vite, les marches sont raides », chuchota-t-elle.

« Et toi, Lydia ? » sanglota l’enfant.

« Je te suis juste derrière. »

Elle aida Marcus à s’engouffrer dans l’ouverture, soutenant le géant blessé malgré son propre gabarit menu. Puis elle se retourna vers Julian.

« Julian ! venez ! »

C’était la première fois qu’elle l’appelait par son prénom. L’impact de ce mot sembla électriser l’homme. Il vida les trois dernières balles de son chargeur vers le couloir pour fixer les tireurs, fit un bond en arrière et franchit le passage secret juste au moment où une salve de plombs criblait le panneau de bois. Lydia referma le mécanisme d’un coup d’épaule vigoureux et enclencha le verrou intérieur en fer forgé.

Le silence se fit soudain, lourd, calfeutré par l’épaisseur séculaire des murs de pierre. Seul le bruit des respirations heurtées résonnait dans le conduit étroit.

« Le verrou tiendra une vingtaine de minutes, murmura Lydia en allumant la lampe torche de secours fixée dans une niche murale. Ils devront utiliser des explosifs pour forcer ce blindage ancien. »

Julian la fixait, son arme abaissée mais prêt à toute éventualité.

« Ce passage a été condamné par mon grand-père en 1988. Même les plans déposés aux archives de la ville ont été modifiés pour l’effacer. Seuls trois membres de ma famille en connaissaient l’existence : mon grand-père, mon père… et Clara. »

Le nom flotta dans l’air froid du souterrain, chargé d’un poids insupportable.

Lydia s’arrêta sur une marche. La lumière rasante de la torche éclairait la moitié de son visage, accentuant la finesse de ses traits, la ligne droite de son nez et la forme singulière de ses iris vert sombre.

« Clara savait, dit-elle d’une voix sourde. Parce que c’est elle qui m’a appris à m’y cacher quand nous étions petites. »

Julian sentit son souffle se bloquer dans sa poitrine. « Qu’avez-vous dit ? »

« Je m’appelle Lydia Rowan Vance, Julian. Clara Rowan était ma sœur aînée. »

Un silence sépulcral tomba dans la cage d’escalier. Owen, fatigué et désorienté, s’était assis sur une marche à côté de Marcus, qui comprimait sa plaie avec son mouchoir.

« Clara… n’a jamais parlé d’une sœur, balbutia Julian, son masque d’impassibilité se fissurant complètement. »

« Parce que notre père nous a séparées à la mort de notre mère, expliqua Lydia, la voix voilée par une douleur contenue depuis des années. Clara a été élevée dans le luxe des pensionnats suisses pour être mariée dans votre monde, tandis que j’ai été confiée à la famille de ma tante en France. Clara ne devait rien dire pour préserver le statut social immaculé exigé par votre aristocratie d’affaires. Mais nous ne nous sommes jamais perdues de vue. Jamais. »

Elle descendit encore quelques marches, guidant le groupe vers la crypte inférieure qui menait aux anciennes écuries désaffectées.

« Quand Clara a compris qu’on cherchait à saboter sa voiture il y a deux ans, reprit Lydia, elle a tenté de m’avertir. Mais elle est morte avant d’avoir pu réunir des preuves irréfutables. La police a conclu à une vitesse excessive sous la pluie. J’ai su dès le premier jour que c’était un meurtre. Mais personne n’aurait écouté une obscure traductrice vivant à Paris face à l’empire Shaw et à la famille Blackthorne. Alors j’ai attendu. J’ai pris le temps d’effacer mes traces, j’ai appris ce qu’il fallait savoir, et j’ai postulé sous un faux nom pour surveiller Owen. Parce que Clara m’avait fait jurer, dans sa toute dernière lettre, de veiller sur son fils s’il lui arrivait malheur. »

Julian chancela presque, comme frappé d’un coup physique. Toutes les pièces du puzzle s’assemblaient avec une cruauté limpide : le regard d’Owen qui s’illuminait en présence de Lydia, cette ressemblance subtile dans l’inflexion de la voix et la douceur des gestes, cette protection instinctive et sans faille.

« Mon Dieu… murmura Julian. Et Valentina… »

« Valentina convoitait votre fortune depuis des années, continua Lydia en atteignant le bas de l’escalier. Clara avait découvert qu’Arthur Shaw et sa fille détournaient des fonds massifs de vos filiales de transport pour couvrir des dettes de jeu colossales à Macao. Clara allait vous présenter le dossier complet le lendemain même de sa mort. Sa disparition n’était pas un accident, Julian. C’était un assassinat commandité. Et ce soir, voyant que vous hésitiez toujours à l’épouser et que vous commenciez à vous intéresser d’un peu trop près aux comptes de la société, ils ont décidé de frapper Owen pour vous anéantir psychologiquement et forcer le destin. »

Au sommet du passage, une explosion sourde fit trembler la voûte de pierre. La poussière tomba en pluie fine sur leurs têtes. Les assaillants venaient d’utiliser des charges légères pour faire sauter le panneau sculpté.