Dans la chambre d’Owen, une heure plus tard, le médecin confirmait ce que tout le monde redoutait : l’échantillon prélevé dans la crème au chocolat contenait une pâte concentrée d’arachide purifiée, mélangée de manière à être indétectable à l’œil nu. Seules quelques bribes concassées avaient trahi la composition sur le dessus de la part découpée, détail que seule une observation microscopique ou une vigilance constante pouvait déceler.

Le garçonnet s’était endormi d’épuisement, le visage encore taché de larmes séchées, blotti sous sa couette d’édredon. Lydia restait assise au chevet du lit, veillant dans la pénombre éclairée par le seul feu de la cheminée.

La porte grinça doucement. Julian entra. Il avait retiré sa veste de smoking et défait les premiers boutons de sa chemise. Ses cheveux noirs d’ordinaire impeccablement peignés retombaient légèrement sur son front.

Il s’approcha du lit et contempla longuement son fils. Sa main frôla le front de l’enfant avec une vulnérabilité que le monde extérieur ne lui connaissait pas.

« Vous lui avez sauvé la vie, Lydia, dit-il à voix basse, sans se tourner vers elle. »

« J’ai seulement fait ce que toute personne humaine aurait fait, monsieur. »

Julian laissa échapper un rire bref, teinté d’amertume.

« Ne soyez pas modeste. La plupart des gens présents dans cette pièce auraient détourné les yeux par complaisance pour la famille Shaw. Valentina est la fille du sénateur Shaw. Son père contrôle plusieurs comités portuaires indispensables à mes chantiers navals. »

Il fit volte-face pour la regarder en face. L’ombre et la flamme dansaient sur les traits sculptés de son visage.

« Qui êtes-vous réellement, Lydia Rowan ? »

La jeune femme ne bougea pas. Elle soutint le regard inquisiteur avec une sérénité qui déconcerta Julian.

« Une employée de maison, monsieur. Titulaire de références irréprochables fournies par l’agence. »

« Des références authentifiées par mes services, certes, répliqua-t-il d’un ton plus dur, s’approchant d’un pas. Mais aucune employée de maison n’analyse une crème au chocolat avec la précision d’un toxicologue. Aucune servante ne m’affronte du regard comme vous l’avez fait ce soir, sans le moindre tremblement. Et surtout… aucune femme n’a jamais réussi à calmer les terreurs nocturnes d’Owen comme vous le faites depuis votre arrivée. Qui vous envoie ? »

Lydia inspira profondément. Elle savait que ce moment finirait par arriver. Mais elle savait aussi que la nuit n’était pas finie et que Valentina Shaw n’avait pas encore joué sa dernière carte.

« Si je vous disais la vérité maintenant, monsieur Blackthorne, vous refuseriez de me croire sans preuves matérielles. Or, ce soir, votre priorité ne doit pas être mon identité, mais la sécurité de ce manoir. »

Julian fronça les sourcils. « Qu’insinuez-vous ? »

« Valentina n’a pas agi seule. L’empoisonnement d’Owen n’était pas une simple crise de jalousie ou un coup de folie pour se débarrasser d’un enfant encombrant. Réfléchissez. Si Owen mourait ce soir d’une réaction anaphylactique accidentelle due à une prétendue négligence domestique, que se passait-il ensuite ? »

Julian se figea, son esprit d’analyste reprenant immédiatement le dessus. « Le testament de mon grand-père. La fiducie familiale stipule que si la lignée directe s’éteint ou si je reste sans héritier capable avant mes trente-cinq ans, la majorité des parts des chantiers Blackthorne revient au conseil d’administration… dont Arthur Shaw est le vice-président exécutif. »

« Exactement, poursuivit Lydia. Et si vous étiez terrassé par le chagrin, ou accusé d’homicide involontaire par manque de vigilance médicale envers un enfant sous votre tutelle directe… Shaw prenait le contrôle total de vos entreprises. Ce n’était pas un caprice de belle-mère en puissance. C’était une exécution ciblée sous couvert d’un accident domestique tragique. »

Julian serra les poings, les phalanges blanchies par la rage contenue.

« D’où tenez-vous ces détails sur les clauses secrètes de ma fiducie ? Ces documents sont sous scellés chez mon notaire personnel ! »

Au même instant, le silence lourd du couloir fut brisé par un bruit métallique brutal au rez-de-chaussée, suivi d’une exclamation étouffée et du son distinct d’une détonation assourdie.

Julian réagit en une fraction de seconde. Il tira un pistolet automatique dissimulé sous son aisselle et repoussa Lydia derrière lui d’un geste protecteur instinctif.

« Restez avec Owen. Barricadez la porte », ordonna-t-il en se précipitant vers l’entrée de la suite.

« Attendez ! cria Lydia. Si ce sont les hommes de Shaw, ils ne viennent pas pour négocier. Ils savent qu’avec l’échec du gâteau, Valentina est compromise. Ils viennent récupérer les preuves… ou éliminer les témoins ! »

Julian n’eut pas le temps de répondre. La porte en chêne s’ouvrit violemment vers l’extérieur avant qu’il n’ait pu l’enclencher. Marcus apparut sur le seuil, titubant, une main pressée contre son épaule ensanglantée.

« Monsieur… ils ont coupé les lignes téléphoniques et désactivé les caméras de sécurité du périmètre nord. Trois hommes armés… vêtus de noir. Ils sont entrés par la verrière du jardin d’hiver. »

Derrière Marcus, dans la pénombre du couloir, deux silhouettes massives apparurent, armes au poing. Julian leva son arme et tira sans hésiter. L’un des intrus s’effondra en poussant un hurlement, touché au genou, tandis que le second se jetait à l’abri derrière une console en marbre, ripostant immédiatement. Les balles déchiquetèrent le cadre de la porte, projetant des éclats de bois et de plâtre dans la chambre.

Owen se réveilla en sursaut, poussant un cri d’effroi absolu devant le fracas des détonations.

Lydia se jeta instantanément sur le lit, couvrant le corps du petit garçon de son propre corps. « N’aie pas peur, Owen ! Ne bouge pas, reste sous les couvertures ! » lui souffla-t-elle à l’oreille avec une autorité apaisante malgré le chaos.

Julian vida son chargeur pour forcer le tireur à reculer, puis fit glisser un second magasin avec une rapidité d’ancien militaire.

« Marcus, emmène-les par le passage dérobé de la bibliothèque ! ordonna Julian d’une voix rauque. »