Elle contourna la flaque et entra dans le hall chaleureux et bien éclairé. Le serrurier l’attendait déjà près des boîtes aux lettres, sa boîte à outils métallique posée sur le marbre du vestibule.
« Bonsoir madame. Appartement 42 ? »
« Bonsoir. Oui, c’est bien ça. Un changement de barillet complet, s’il vous plaît. Deux verrous de haute sécurité. »
En haut, l’appartement était dévasté mais vide. La porte était restée entrouverte. Le couloir portait les stigmates du déménagement précipité : des éraflures profondes sur la peinture grise, des traces de boue grasse, un foulard oublié sur la commode. Dans la cuisine, la marmite de ragoût tiédissait encore sur la plaque vitrocéramique éteinte, laissant flotter cette odeur de graillon que Svetlana s’empressa de chasser en ouvrant toutes les fenêtres en grand.
L’air pur, glacial et vif de novembre s’engouffra dans les pièces, faisant claquer les portes et gonfler les rideaux lourds comme les voiles d’un navire qui reprend enfin la mer.
Le serrurier travailla pendant quarante-cinq minutes dans un cliquetis métallique régulier. Svetlana resta debout près de la baie vitrée du salon, observant la camionnette en bas démarrer avec une embardée rageuse avant de disparaître au bout de l’avenue bordée de néons.
« Voilà, madame », annonça l’artisan en essuyant ses mains calleuses avec un chiffon. « Quatre clés neuves sous scellé. Personne ne rentrera sans votre accord, le barillet est blindé contre le crochetage. »
Elle le régla, le raccompagna jusqu’au palier et tourna le nouveau verrou avec une satisfaction physique, presque charnelle. Le déclic fut sec, net, définitif.
Svetlana passa les deux heures suivantes à nettoyer méthodiquement chaque recoin. Elle vida la marmite de ragoût dans la poubelle, frotta les taches d’huile, passa la serpillière parfumée au pin sur le parquet de chêne, et rangea chaque objet de son bureau qui avait été déplacé. Elle décrocha les torchons de sa belle-mère pour les jeter directement dans le vide-ordures de l’immeuble.
Vers minuit, l’appartement sentait de nouveau la lavande, la cire et le frais.
Svetlana se prépara une tasse de thé noir dans sa tasse préférée, sans sucre. Elle éteignit tous les plafonniers pour n’allumer que la lampe sur pied en laiton près du canapé couleur cacao. Elle s’y assit, calant ses jambes fatiguées sous un plaid en mohair. Le silence était absolu, souverain, magnifique.
Elle posa sa main à plat sur le tissu velouté du canapé. Les murs tenaient bon. Dmitri avait voulu jouer au maître des lieux sur un territoire qu’il n’avait jamais conquis ; il ne lui restait désormais que la banquette détrempée d’une vieille camionnette et ses cartons mouillés.
Demain, les avocats commenceraient leur travail. Il y aurait des appels furieux, des menaces de la belle-famille, des tentatives d’intimidation et peut-être des sanglots feints au téléphone. Mais rien de tout cela ne franchirait la nouvelle serrure blindée. Svetlana porta la porcelaine chaude à ses lèvres, ferma les yeux et respira profondément. Elle était enfin chez elle.