Les semaines suivantes s’écoulèrent dans une trêve fragile, glaciale et trompeuse. Dmitri s’efforçait d’être prévenant, presque mielleux, comme on l’est avec un enfant qu’on soupçonne de couver un caprice passager. Il rapportait des gâteaux le vendredi, proposait de descendre les poubelles sans qu’on le lui demande, mais évitait soigneusement de croiser son regard chaque fois que le mot « famille » effleurait une conversation. Svetlana travaillait d’arrache-pied. À la direction logistique, deux gros contrats d’approvisionnement pour l’Oural étaient en phase de renégociation. Les journées de dix heures s’enchaînaient, denses, épuisantes, exigeant une vigilance de chaque seconde. Son appartement restait son unique sanctuaire : la certitude de retrouver le soir le silence de son bureau, l’odeur de cire des meubles et la douceur mate de son canapé cacao lui permettait de tenir le coup.
Puis vint un jeudi de la mi-novembre, pluvieux et mordant. Une bruine glacée s’abattait sur la ville, transformant les trottoirs en une gadoue noirâtre. Svetlana quitta le siège de l’entreprise plus tôt que d’habitude, vers seize heures, assommée par une migraine tenace. Elle rêvait d’un bain chaud, d’une tasse d’infusion et d’un plaid, seule dans la pénombre feutrée de son salon.
Quand elle inséra sa clé dans la serrure, le pêne refusa de tourner : la porte n’était pas fermée à double tour. Dmitri ne rentrait jamais avant dix-neuf heures. Svetlana poussa le battant, le cœur soudain comprimé par un pressentiment désagréable.
Dans l’entrée flottait une odeur inhabituelle, lourde, suffocante. Un mélange d’huile de friture bon marché, de chou cuit à l’eau et d’eau de Cologne bon marché à la violette. Le parquet de chêne clair, d’ordinaire immaculé, était souillé de traînées de boue séchée et de traces de pas mouillées qui filaient vers le couloir. Mais ce qui pétrifia Svetlana sur le paillasson, ce fut la montagne de bagages entassée le long du mur : deux énormes malles en toile rayée fermées par de la ficelle de chanvre, trois cartons de déménagement écornés et renforcés de gros scotch marron, ainsi qu’une cage à oiseaux recouverte d’un torchon à carreaux d’où s’échappait un grattement frénétique.
Une voix forte, haut perchée, résonnait depuis la cuisine, entrecoupée de bruits de casseroles qu’on cognait contre l’évier en inox.
Svetlana avança lentement, sans même retirer son trench mouillé. Ses bottes laquées claquaient sur le sol avec un bruit sec. Elle s’arrêta sur le pas de la porte de la cuisine, les poings serrés dans les poches.
Devant la cuisinière à induction se tenait Galina Ivanovna, sa belle-mère. En tablier informe à fleurs, un foulard noué sous le menton, elle touillait vigoureusement une marmite avec une écumoire en métal qui raclait furieusement le fond antiadhésif flambant neuf. À la table en chêne massif, deux tasses de porcelaine fine étaient déjà tachées de marc de café, entourées de miettes de pain de seigle et d’un paquet de beurre à moitié ouvert, abandonné sans assiette directement sur le vernis ciré.
« Ah, Sveta ! Te voilà déjà ? » lança Galina Ivanovna sans interrompre son geste, tournant à peine la tête. « Tu rentres tôt pour une cheffe. Tu tombes bien, j’ai préparé un ragoût. Ton Dmitri m’a dit que vous ne mangiez que des cochonneries d’herbes et des plats préparés. Un homme a besoin de viande bouillie, ma fille, il a besoin de consistance pour travailler. »
Svetlana resta muette quelques secondes, s’efforçant de maîtriser le tremblement de ses lèvres. La fureur montait, froide, tranchante, mais elle refusa de crier.
« Bonjour, Galina Ivanovna. Qu’est-ce que toutes ces malles font dans l’entrée ? »
La vieille dame posa bruyamment l’écumoire sur le plan de travail en quartz blanc, laissant une tache d’écume grasse sur la pierre claire. Elle s’essuya les mains sur un torchon brodé que Svetlana réservait pour recevoir ses invités d’honneur, un lin délicat acheté à Prague.
« Ce que ça fait ? Eh bien, c’est mes affaires ! Dima ne t’a rien dit ? Quel étourdi, celui-là. Il a toujours eu la tête dans les nuages, exactement comme son défunt père. » Elle s’approcha d’un pas lourd, désignant le couloir d’un geste souverain. « La tante Youlia a enfin décidé de vendre la maison de province. Moi, toute seule là-bas, avec mes rhumatismes et le poêle qui fume, c’était plus une vie. Dima m’a dit : “Maman, viens en ville. On a un grand trois-pièces, la chambre du fond ne sert à rien à part pour l’ordinateur de Sveta. Tu auras ta chambre, tu feras la cuisine, et tu pourras enfin souffler.” »
L’appartement sembla tanguer sous les pieds de Svetlana. Les mots frappaient ses tempes avec une violence inouïe.
« Vous déménagez ici ? Définitivement ? »
« Bien sûr, définitivement ! » répondit la belle-mère sur un ton d’évidence absolue, en replaçant une mèche de cheveux gris sous son foulard. « Où voudrais-tu que j’aille ? Je suis la mère de Dmitri. C’est le devoir d’un fils de s’occuper de sa mère sur ses vieux jours. Et puis, la grande chambre d’amis est très bien, j’ai déjà regardé. Il faudra juste sortir ce grand bureau noir qui prend toute la place pour y mettre mon lit deux places. Et décrocher les gravures bizarres au mur, elles me donnent le tournis. J’apporterai mes icônes demain matin. »
Svetlana sentit le sang quitter son visage. La chambre d’amis était son sanctuaire, l’espace où elle passait ses soirées à analyser ses bilans de transport, la pièce décorée de toiles modernes qu’elle avait dénichées auprès de jeunes artistes locaux. Dmitri n’avait pas simplement offert un lit de passage : il avait liquidé son espace vital, en silence, dans son dos, comme on aliène un bien sans valeur.
« Où est Dmitri ? » demanda Svetlana, la voix si basse et si tendue que la vieille dame parut enfin remarquer la pâleur de sa bru.
« Il est allé chercher le reste de mes cartons à la gare routière avec son copain Oleg. Ils ne devraient pas tarder. Pose tes affaires, Sveta, et va aider à ranger le couloir au lieu de rester plantée là comme un piquet. On ne peut même plus passer pour aller aux toilettes. »