« Tu as trois heures », dit-elle posément.
Dmitri cligna des yeux, décontenancé.
« Quoi ? »
« Tu as trois heures pour remballer les cartons de ta mère, tes affaires personnelles, et quitter cet appartement. »
Dmitri éclata de rire, un rire forcé qui sonnait creux dans la chambre.
« Tu as perdu la tête ? C’est chez moi. Je ne vais nulle part. Et maman reste ici. Essaie un peu de me mettre dehors, pour voir ! Qu’est-ce que tu vas faire, appeler la police ? Ils vont bien rigoler quand ils verront un mari chez lui avec sa femme ! »
« C’est exactement ce que je vais faire », répondit-elle sans trembler. « Tu n’es même pas enregistré à cette adresse, Dmitri. Ton enregistrement légal est toujours chez ta mère, en province. Tu n’as aucun droit de séjour ici sans mon consentement écrit. »
Le rire de Dmitri s’éteignit d’un coup. Une ombre d’angoisse traversa ses prunelles. Quand ils avaient emménagé, Svetlana avait sans cesse repoussé les démarches administratives pour lui accorder la résidence permanente dans l’appartement, prétextant un manque de temps. Elle l’avait fait par prudence instinctive, presque par superstition. Aujourd’hui, cette négligence calculée devenait son arme la plus redoutable.
« Tu… tu n’oserais pas », balbutia-t-il, perdant soudain de sa superbe. « On est mariés ! »
« Trois heures », répéta-t-elle en consultant sa montre. « À dix-neuf heures et demie, je change la serrure. Les cartons qui seront encore dans le couloir finiront sur le palier. »
Elle prit son sac, contourna son mari sans un regard et quitta la chambre.
Dans la cuisine, Galina Ivanovna s’était installée avec une tasse de thé. En voyant le visage de Svetlana, elle se redressa, l’air suspicieux.
« Qu’est-ce que vous manigancez tous les deux ? Dima a faim, la soupe va refroidir. »
« Ne servez rien, Galina Ivanovna », dit Svetlana d’une voix claire qui porta jusqu’au salon. « Remettez vos chaussures. Votre fils va vous emmener à l’hôtel. »
La vieille femme ouvrit de grands yeux ronds, outrée.
« À l’hôtel ? Mais ça ne va pas la tête ! Dima ! Dima, qu’est-ce qu’elle raconte cette folle ? »
Dmitri sortit de la chambre en trombe, le visage empourpré de colère, mais déjà teinté de cette faiblesse lâche que Svetlana lui connaissait dans les moments critiques.
« Sveta, arrête ton cirque immédiatement ! Tu nous fais honte ! »
Svetlana ne prit même pas la peine d’argumenter. Elle attrapa son parapluie, enfila son manteau encore humide et franchit le seuil de l’appartement. Elle descendit les trois étages à pied, le souffle court mais l’esprit d’une clarté absolue.
Elle entra dans un café tranquille à deux rues de là. Elle commanda un expresso serré, ouvrit son ordinateur portable et composa le numéro d’un serrurier d’urgence dont le bureau logistique utilisait souvent les services. L’homme promit d’intervenir à dix-neuf heures quarante précises. Puis, elle appela un avocat spécialisé en droit de la famille recommandé par la directrice financière de sa société.
« Maître Voronov ? Bonsoir. Je souhaite déposer une demande de divorce dès demain matin. Non, pas de biens communs immobiliers, le bien est un propre acquis avant le mariage par fonds exclusifs et documentés. Mais il refuse de quitter les lieux. Quels sont mes recours immédiats ? »
L’avocat fut précis, méthodique, rassurant. Svetlana nota chaque démarche, chaque formule légale. Pendant près de deux heures, elle savoura son café tiède tandis que dehors, la nuit tombait sur les toits d’ardoise et les avenues ruisselantes. Pour la première fois depuis des mois, la sensation d’oppression dans sa poitrine s’était dissipée. Elle ne subissait plus : elle reprenait le contrôle du périmètre, comme elle le faisait chaque jour avec ses convois de marchandises et ses entrepôts.
À dix-neuf heures trente-cinq, Svetlana remonta l’allée bordée d’érables nus menant à son immeuble. Le vent avait forci, giflant les vitres des étages.
Devant l’entrée de l’immeuble, garée de travers sur le trottoir, une camionnette de location était stationnée, les feux de détresse clignotant dans l’obscurité. Dmitri était en bas, chargeant péniblement les lourdes malles de sa mère sous la pluie battante. Galina Ivanovna, emmitouflée dans un manteau synthétique, pleurait bruyamment sur le siège passager en brandissant le poing vers le ciel à chaque fois qu’un voisin passait.
Dmitri vit Svetlana approcher sous son grand parapluie noir. Il lâcha le carton qu’il portait, qui tomba dans une flaque avec un bruit sourd, laissant s’échapper des casseroles ébréchées et des pelotes de laine souillées de boue.
Il marcha vers elle, ruisselant d’eau glacée, les cheveux collés au front, le regard chargé d’une haine mêlée d’incompréhension totale.
« Tu es un monstre, Sveta », cracha-t-il, la voix étranglée. « Tu nous jettes comme des chiens ! Par un temps pareil ! Ma mère a soixante-huit ans ! Tu n’as aucune honte ? Tout ça pour quoi ? Pour tes quatre murs ? Pour ton maudit canapé ? »
Svetlana s’arrêta à deux pas de lui, maintenant fermement son parapluie au-dessus de sa tête. Elle le regarda sans colère, sans mépris, avec cette neutralité froide qu’elle réservait d’ordinaire aux transporteurs défaillants qui tentaient de masquer leurs retards par des mensonges.
« Ce ne sont pas des quatre murs, Dmitri. C’est mon travail. C’est ma dignité. C’est la maison que je me suis construite toute seule. Tu n’as jamais voulu d’un foyer avec moi : tu voulais un hôtel gratuit pour ta paresse et une cour où régner sans rien payer. Tu as cru que mon silence était de la faiblesse. Tu as eu tort. »
« On verra ce qu’en dira le tribunal ! Tu vas me payer chaque centime de ce que j’ai investi ici ! J’ai acheté le réfrigérateur ! J’ai payé les rideaux ! » hurla-t-il, les dents claquant sous l’effet du froid.
« Les reçus du réfrigérateur sont au nom de ma carte bancaire, Dmitri. Tu l’avais empruntée ce jour-là, souviens-toi. Quant aux rideaux, prends-les si tu veux. Mais sors de mon allée avant que le gardien n’appelle la patrouille de quartier. »