Il s’installa dans une petite maison basse près de la gare de Châteauroux, où le bruit régulier des pistons de vapeur et l’odeur de houille brûlée lui tenaient lieu d’abri contre le souvenir. Mais chaque matin, au moment de faire sa toilette devant la glace sans tain de son lavabo, Julien s’arrêtait, la main tremblante tenant le rasoir ouvert.
Il contemplait longuement son image dans le miroir terni.
La cicatrice de son épaule ne s’était jamais refermée tout à fait ; elle gardait la forme d’un trait oblique, blanc et dur, pareil à une couture faite au fil d’argent. Mais ce n’était pas sa cicatrice qui l’épouvantait jusqu’au vertige chaque fois que l’aube se levait sur la ville grise.
C’était la peau de ses joues.
Au fil des mois et des ans, elle n’avait pas vieilli comme vieillit la chair des hommes qui cheminent vers le déclin. Elle était restée lisse, rigide, d’une blancheur absolue de marbre lavé à la saumure, sans une ride aux paupières, sans un pore visible sous la lumière du jour. Et parfois, quand la nuit d’orage faisait claquer les persiennes de sa chambre, Julien sentait une traction invisible tirer la commissure de ses lèvres vers le haut, esquissant malgré lui ce même sourire incomplet qu’il avait vu, figé dans l’alcool vert d’un bocal de verre, au fond de la crypte oubliée.