« Regardez autour de vous, chuchota l’ombre rapiécée. Chaque visage a donné vingt ans de souffle à ce lieu. Vous n’avez plus rien là-haut. Vos calculs ne mesurent que le néant des terres arides. Ici, nous conservons la forme pure. Venez. La première incision ne fait pas plus de mal que la piqûre d’un frelon dans les bruyères. »
L’être s’avança avec une rapidité foudroyante, presque dénuée d’inertie, comme si le manque de masse musculaire le rendait léger comme une dépouille de libellule séchée. La lame brilla sous le halo du pétrole.
L’instinct de bête acculée prit le pas chez Julien sur la stupeur de l’esprit. Au lieu de fuir vers le boyau où il aurait été pris au piège comme un blaireau au terrier, il plongea en avant, vers les jambes de son agresseur.
Le choc fut singulier : il eut l’impression de percuter un faisceau de branchages secs enveloppés de cuir durci. Une odeur suffocante d’apothicaire éventrée le submergea. L’homme aux mille masques ne poussa aucun cri, mais la lame d’argent siffla dans l’air et entama l’épaule de Julien à travers son manteau de velours, déchirant la peau jusqu’au muscle avec un bruit de drap déchiré.
La brûlure fut atroce, glaciale comme si le métal avait trempé dans de l’eau de neige. Julien, à genoux dans la poussière d’os, saisit à deux mains la lanterne à pétrole posée sur l’angle de la table de marbre. D’un mouvement désespéré, guidé par la seule volonté aveugle de survivre, il fracassa le réservoir de verre contre la poitrine de l’être.
Le liquide inflammable se répandit sur les bandelettes enduites de baume, sur les cires et les étoffes goudronnées. L’étincelle de la mèche fit le reste.
Un mur de flammes blanches et crépitantes s’éleva instantanément entre eux, dans un rugissement sourd causé par la sécheresse surnaturelle de l’air. L’être vacilla, enveloppé d’un cocon de feu d’une intensité insoutenable. Les masques cousus sur son visage se recroquevillèrent sous la chaleur en sifflant, noircissant comme des feuilles mortes jetées dans un âtre. Les yeux liquides disparurent derrière des cloques de goudron fumant.
Pourtant, la créature ne tomba pas. Elle n’émit pas un hurlement de douleur, seulement un gémissement sec, une vibration de cordes vocales pétrifiées :
« Le feu… ne détruit pas… l’empreinte… Julien… Tu seras… le dernier… »
Les bras embrasés cherchèrent encore à tâtons les épaules de l’ingénieur, mais la chaleur chassa Julien vers le boyau. Déjà, les étagères de chêne commençaient à flamber ; les bocaux surchauffés éclataient l’un après l’autre avec des détonations sèches, libérant l’alcool qui nourrissait le brasier. Les visages flottants retombaient sur le marbre brûlant, s’y consumant en répandant une fumée noire, épaisse, d’une puanteur intolérable de corne roussie et de graisse humaine.
Julien rampa dans le conduit de pierre, le dos et les coudes écorchés par les arêtes vives de la roche. Derrière lui, le tirage de la cheminée naturelle aspirait les flammes avec un bruit de forge. La chaleur lui cuisait les talons ; la fumée âcre lui déchirait les poumons, l’aveuglait, lui arrachait des sanglots convulsifs de suie et de sang.
Lorsqu’il émergea enfin dans la première cave, il chancela, heurtant les vieux tonneaux qui roulaient dans le noir avec un fracas de tonnerre. Il grimpa les marches de calcaire à quatre pattes, les mains collées à la corde de chanvre, le souffle coupé par l’air brûlant qui le poursuivait depuis le ventre de la terre.
Il déboucha dans la cuisine de la maison au moment précis où le plancher commençait à trembler sous ses pas. Les poutres maîtresses craquaient ; les fentes des dalles de pierre crachaient de longues langues de fumée blanche chargée de cette insupportable odeur d’ammoniaque et de miel rance.
Sans s’arrêter pour reprendre son souffle, sans jeter un regard en arrière vers ses livres ou ses instruments de mesure, Julien força la targette de la porte extérieure et se jeta dans la cour sous la pluie battante.
La fraîcheur de l’averse d’automne sur son visage ensanglanté lui sembla une bénédiction céleste, mais elle ne suffit pas à dissiper l’horreur.
Il traversa le chemin boueux en trébuchant, se retournant seulement lorsqu’il eut atteint le fossé d’en face, au pied du calvaire de granit qui marquait la croisée des chemins d’Argenton.
La maison Morvan ne brûlait pas comme une maison ordinaire. Aucune flamme ne perçait la toiture d’ardoise. Mais un bouillonnement épais de vapeur grise et jaune sortait par toutes les bouches d’aération du sous-sol, faisant vibrer la terre comme le passage d’une locomotive souterraine. Soudain, avec un fracas étouffé d’écroulement intérieur, le centre de la cuisine s’affaissa. Le sol engloutit la cheminée, le bahut de chêne et la porte de fer dans un entonnoir de gravats et de chaux vive. Les dalles de granit disparurent dans la fosse, scellant à jamais le sanctuaire sous un demi-millier de tonnes de marne et de roches effondrées.
Puis, le silence revint. Un silence d’une lourdeur insupportable, troublé seulement par le clapotis monotone de l’eau sur les feuilles mortes des chênes.
À l’aube, les premiers métayers qui montaient vers les labours trouvèrent Julien assis dans la boue au pied de la croix, les mains crispées sur ses genoux, son manteau noirci de suie et sa chemise trempée d’un sang noir qui s’était figé sur son épaule.
On le transporta à l’hospice d’Argenton, où le vieux médecin de canton nettoya sa plaie avec de la teinture d’iode. Julien ne dit mot. Il laissa les gendarmes noter la découverte de ce qu’ils qualifièrent « d’accident d’une ancienne carrière de chaux minée par les eaux souterraines ». Tout le monde au village semblait soulagé que le trou fût comblé ; personne ne posa de questions sur la veuve Morvan ni sur l’Espagnol disparu quarante ans plus tôt. La terre avait repris son dû, et le silence des champs couvrit l’indicible d’une couche d’oubli aussi lourde que la glaise du Berry.
Julien ne retourna jamais à Paris. Il ne toucha plus jamais un théodolite ni une règle de calcul.