La terreur serra la gorge de Julien comme un étau de cuivre. Ses jambes ne lui obéissaient plus ; son regard, fasciné par une horreur géométrique, s’accrochait à ces masques qui semblaient le scruter à travers la transparence trouble de la liqueur. Il reconnut, avec une certitude fulgurante qui lui glaça le sang jusqu’aux moelles, le nom de la famille Morvan, inscrit sur l’un des récipients placés au plus bas de la travée : Hélène Morvan, 1912 – L’abandon final. C’était la sœur aînée de la veuve qui lui avait cédé la maison, disparue au printemps d’avant la guerre sans qu’on n’eût jamais retrouvé son ombre dans les marais.
Le grattement reprit.
Ce n’était pas une illusion née du sang battant à ses tempes. Le son naissait à l’extrémité opposée de la crypte, là où une niche était voilée par un rideau de toile goudronnée, semblable à celles dont les mariniers couvrent leurs chalands par temps de gel.
Julien, pétrifié, sentit ses ongles s’enfoncer dans ses paumes pour s’assurer qu’il ne dérivait pas dans un délire nocturne. La douleur était vive, le froid du pavé sous ses semelles était réel, l’odeur d’alcali et de cire lui brûlait la luette. Il s’approcha pas à pas, comme aspiré par l’abîme, brandissant le ciseau d’acier qu’il avait gardé dans la poche de son veston.
D’un geste brusque, il tira sur le pan de toile.
Derrière ne se trouvait point un cadavre, ni un monstre d’anatomie. Il y avait un établi d’horloger ou de taxidermiste d’une précision démente. Des aiguilles courbes d’argent, des pinces d’acier poli, des étaux miniatures et des flacons de vernis s’alignaient sur un velours cramoisi dévoré par les mites. Et sur un lutrin de cuivre ouvragé reposait un grand registre relié en chagrin noir, ouvert à une page fraîche, dont l’encre avait à peine fini de sécher.
Le texte était en castillan d’une perfection classique, mais plusieurs phrases avaient été réécrites en français au-dessous, de la même main qui avait calligraphié les étiquettes :
« L’âme ne réside point dans le cœur ni dans l’encéphale. Elle s’arrête à la pellicule du visage, cette fine membrane où l’être se donne au monde. Prendre le visage, c’est recueillir le souffle sans la pourriture du ver. Mais la matière meurt si elle n’est pas nourrie de son double. Il faut que celui qui découvre le sanctuaire accepte la greffe, ou bien qu’il laisse sa propre peau nourrir la cire. »
Sous le paragraphe s’étalait une silhouette dessinée à la mine de plomb, un tracé d’une fidélité mathématique. Julien se pencha. Un cri d’effroi mourut dans sa trachée : le croquis représentait son propre visage. Son profil droit, avec la petite cicatrice qu’il portait au sourcil depuis un accident d’enfance sur la voie ferrée de Vierzon, la commissure tombante de sa lèvre inférieure, l’implantation de sa chevelure sur le front.
En bas de la feuille, la date du jour était inscrite, tracée d’un trait encore brillant, humide de la veille ou de la nuit même :
Julien G., 17 octobre – Le successeur nécessaire.
Un souffle d’air chaud toucha la nuque de Julien.
Ce n’était plus l’air froid du puits. C’était une haleine vivante, fétide, chargée d’un parfum de lavande rance et de chair conservée dans l’alcool.
Il se retourna d’un bond, le ciseau tendu vers l’obscurité.
À deux pas de lui, dans l’ombre portée de l’arche calcaire, se tenait une forme debout. Ce n’était ni un vieillard ni un revenant. C’était une silhouette enveloppée dans une grande cape de drap noir, d’une maigreur d’arbre calciné. Mais ce qui paralyse l’homme jusqu’au fond de ses entrailles, ce qui vida ses membres de toute force musculaire, c’était la face de cette créature.
Elle ne portait point un visage humain, mais une superposition de masques cousus ensemble par des points d’argent grossiers. Des morceaux de peaux d’âges différents, certaines tannées comme du cuir de Russie, d’autres pâles comme la cire des cierges d’église, formaient un patchwork hideux où deux prunelles liquides, sans cils et sans paupières, brillaient d’une lucidité glaciale. La bouche n’était qu’une fente tailladée à même la chair morte, d’où sortait une voix râpeuse, dépourvue de timbre, pareille au crissement d’une lime sur une tôle de zinc.
« Vous êtes venu plus tôt que le compas ne l’indiquait, Julien. »
La chose fit un pas en avant. Ses mains, gantées de peau fine d’un jaune de safran, tenaient une longue lame effilée, semblable au scalpel d’un préparateur de musée.
« Morales est mort il y a cent ans, articula Julien, la mâchoire tremblante, cherchant un appui contre l’établi. La veuve était seule… »
« Le nom change avec le masque, répondit la voix plate, sans inflexion humaine. Le corps s’effrite, les os deviennent de la craie, mais l’œuvre demeure dans la fraîcheur du roc. La veuve était mes mains quand mes doigts perdaient leur graisse. Aujourd’hui, elle dort au fond du puits à chaux, sous le verger. Et vous êtes ici parce que votre cœur est déjà veuf de tout. Les hommes pleins de vie ne viennent jamais se terrer dans la maison du bas-fond. Vous étiez attendu depuis le premier trait de niveau que vous avez posé sur le plan cadastral. »
La créature leva lentement le bras. Dans son mouvement, la cape glissa sur l’épaule, révélant un corps qui n’était plus qu’un lacis de ligatures, de cuirs bouillis et de bandages enduits de baume noir, maintenant debout une carcasse que la pourriture semblait guetter à la moindre rupture d’un lien.
Julien comprit alors l’épouvantable réalité du secret : ce sous-sol n’était pas un cimetière d’anciennes victimes, mais la matrice d’une survie monstrueuse. L’occupant de ces lieux ne mourait jamais tout à fait ; il dépeçait ceux qui s’aventuraient dans son cercle, volant leurs traits, leurs expressions, leur substance dermique pour retarder de quelques décennies l’effondrement de sa propre chair sous le poids des siècles. Et quand le réceptacle devenait trop vermoulu pour tenir debout, il transmettait le fardeau par la terreur, par l’amputation ou par la folie.