Les premières semaines s’écoulèrent dans une paix trompeuse. La demeure sentait le plâtre humide, la suie refroidie et le genièvre sauvage qui poussait contre les fondations du midi. Mais au fil des soirs d’octobre, quand la brume de la Creuse montait lentement à travers les taillis de chênes et collait aux carreaux comme une buée grasse, Julien commença à remarquer cette odeur particulière qui ne ressemblait à rien de vivant. Ce n’était ni le pourrissement d’un loir pris dans une charpente, ni la moisissure coutumière des celliers de granit. C’était une saveur douceâtre, presque sucrée, chargée d’un relent d’amidon rance, de cire fondue et d’ammoniaque tiède, qui semblait exsuder non pas des cloisons, mais du sol même de la cuisine, par les interstices des grandes dalles disjointes.

Chaque matin, en descendant l’escalier tournant, Julien trouvait un dépôt de poussière blanchâtre qui poudrait le plancher près de la porte du cellier. Cette porte, taillée dans un chêne si dur qu’aucun ver n’y avait mordu, était barrée d’un loquet forgé à la main, que retenait un lourd cadenas de fer doux piqué d’une rouille d’amadou.

Un mardi d’orage, le tonnerre ébranla les fondations avec une violence telle qu’une soupière de faïence glissa d’un bahut pour s’écraser sur le pavé. Julien, courbé pour en ramasser les éclats, entendit un grattement. Ce n’était pas le galop saccadé d’un rat ni le frottement d’un rongeur contre le sapin d’un chevron. C’était une friction lente, mesurée, pareille à la caresse d’une étoffe raide ou d’un sabot d’osier frottant contre de la chaux sèche. Le bruit venait de l’aplomb précis sous ses pieds, à trois mètres de profondeur, là où les caves s’enfonçaient dans le roc vif du coteau.

Pris d’un agacement où la curiosité disputait le pas à une sourde angoisse, il alla chercher dans son atelier de géomètre une masse de carrier, un ciseau d’acier et sa lanterne à pétrole. Le cadenas céda au troisième assaut de la masse, dans un craquement sec de métal éclaté. La porte gémit sur ses paumelles encrassées de suif noir, libérant un souffle d’air froid, dense, saturé d’une puanteur qui lui souleva l’estomac : un mélange d’huile de lin brûlée, de sel gemme et d’une présence organique oubliée.

L’escalier descendait en une spirale étroite taillée à même la pierre calcaire. Les marches, inégales et luisantes d’humidité, semblaient avoir été taillées pour des enjambées plus courtes que les siennes. Julien descendit une à une les marches, la main droite cramponnée à la corde de chanvre fixée par des crampons de fer dans la paroi rugueuse. La lanterne projetait devant lui des ombres anguleuses qui dansaient sur les suintements d’eau saline.

Au bas de la descente, le premier sous-sol ne présentait rien que de banal : quelques fûts défoncés cerclés de noisetier, une presse à cidre dont la vis en bois d’orme était bloquée par les toiles d’araignée, et des rangées de bouteilles vides couchées dans du sable gris. Mais au fond de cette première cave, derrière un pan de mur qui semblait d’une maçonnerie plus récente, Julien distingua une ouverture basse, un boyau carré taillé en biseau dans la roche.

Là, l’air ne circulait plus. Il était tiède, d’une tiédeur anormale pour des entrailles de terre en plein hiver, comme si une chaudière invisible ou la respiration d’une bête colossale maintenait le lieu au-dessus de la température du monde extérieur. Julien s’agenouilla, tenant sa lanterne haute, et s’engagea dans le passage en rampant sur les coudes. La poussière sous ses doigts n’était pas de la terre de remblai ; c’était une poudre fine, grise, mêlée d’infimes éclats blancs qui crissaient comme de la coquille d’œuf broyée.

Après une dizaine de mètres, le couloir déboucha dans une pièce circulaire dont la vue lui coupa le souffle d’effroi et de stupeur.

Ce n’était pas une cave. C’était une chambre d’embaumement ou un laboratoire d’inquisiteur, préservé du temps par l’épaisseur de la roche et la sécheresse extraordinaire de l’air. Les parois de calcaire blanc avaient été frottées d’une cire jaune d’or qui en scellait les pores. Au centre de la rotonde trônait une vaste table d’abattage en marbre veiné de rouge, munie d’une rigole d’évacuation circulaire convergeant vers un bassin de zinc posé au sol.

Mais ce n’était pas le marbre qui arrêta ses prunelles dilatées. C’était ce qui entourait la table.

Le long des parois courbes, disposés sur des étagères de chêne scellées par des pattes de fer forgé, reposaient plus d’une trentaine de grands bocaux en verre soufflé, d’une teinte verdâtre. Chacun de ces cylindres, haut de près d’un demi-mètre, contenait un liquide d’une limpidité troublante, une saumure d’alcool de vin mêlée d’essences d’herbes amères. Et dans chacun de ces bocaux flottait un visage.

Julien laissa échapper un hoquet sourd, reculant jusqu’à heurter le montant de bois de la table centrale. Sa main trembla violemment ; la lanterne heurta la pierre, manquant de briser son verre de quartz.

Les visages n’étaient pas de simples têtes tranchées. C’étaient des masques de peau humaine, prélevés avec une méticulosité chirurgicale inconcevable, découpés de la racine des cheveux jusqu’à la gorge, conservant leurs paupières closes, les commissures de leurs lèvres, les ailes de leurs narines et parfois même les mèches de barbe ou de duvet. Ils flottaient, suspendus à de minuscules fils de soie noire reliés au bouchon d’étain de chaque bocal, comme des méduses d’ivoire dérivant dans un aquarium léthargique.

Sur chaque flacon, une bandelette de parchemin jauni portait une inscription manuscrite, tracée d’une écriture d’arpenteur, fine, inclinée, à l’encre de campêche :
Céleste V., 1884 – Douceur de la tempe gauche.
Arthur M., 1891 – Fermeté du menton, regard de proie.
La fille sans nom d’Argenton, 1899 – Sourire incomplet.