Elle s’est arrêtée de frotter. Elle a levé les yeux vers le plafond de tôle, comme en transe.
« Tout sera propre », continuait-elle dans son délire. « Une querelle entre amants qui tourne mal. Tu as tiré sur elle parce qu’elle te menaçait, puis tu t’es réfugié ici et tu n’as pas survécu à tes blessures. Une tragédie. Les Miller resteront respectables. Personne ne saura pour l’enfant. Personne. »
Elle avait tout planifié. Luke ne devait pas sortir vivant de ce hangar. Elle attendait simplement qu’il se vide de son sang pour mettre en scène un drame passionnel, un suicide ou un accident qui effacerait pour toujours la tache que Jessica et son bébé représentaient pour son orgueil de caste.
Je n’ai pas réfléchi. Les préceptes de mon père sur la patience et la retenue se sont évaporés dans un rugissement qui a jailli de mes tripes.
J’ai franchi la porte du hangar d’un bond, mes bottes heurtant le béton avec un bruit de tonnerre.
« Carolyn ! »
La femme a sursauté avec un cri suraigu, comme un animal pris au piège. Ses yeux écarquillés se sont posés sur moi, puis sur Thomas qui contournait l’entrée par la gauche pour lui couper toute retraite vers l’établi.
Dans un réflexe foudroyant, d’une rapidité insoupçonnable chez une femme de son âge, Carolyn a plongé la main vers la table métallique. Ses doigts gantés ont agrippé la crosse du revolver.
« Ne fais pas ça ! » a hurlé Thomas en lançant la clé en croix de toutes ses forces.
Le morceau d’acier a traversé l’air en tournoyant et a percuté violemment le bras de Carolyn au niveau du coude. Un craquement sec a retenti. Carolyn a poussé un hurlement de bête blessée tandis que l’arme volait à travers la pièce, glissant sur le ciment poussiéreux pour aller heurter la bâche où gisait son fils.
Je me suis jeté sur elle. Je l’ai plaquée contre la carcasse d’une vieille bétonneuse désaffectée, lui maintenant les poignets d’une poigne de fer.
Son visage était à quelques centimètres du mien. Ses yeux brûlaient d’une haine pure, venimeuse, dénuée de tout regret.
« Vous êtes des bâtards ! » a-t-elle craché, sa salive m’éclaboussant la joue. « Des moins que rien ! Vous croyez que vous allez me détruire ? Je possède cette ville ! Mon mari a fait vos carrières, il a nommé vos juges ! Vous n’êtes que de la vermine qui pourrit la terre ! »
« Ma fille est vivante, Carolyn », lui ai-je soufflé entre les dents, la voix si basse et tremblante qu’elle en devenait terrifiante. « Elle est vivante. Et elle a parlé. »
L’expression de son visage a changé en une fraction de seconde. Le masque de fureur s’est effondré pour laisser place à une stupeur horrifiée. Ses pupilles se sont dilatées.
« Non… C’est impossible. La chute… elle est tombée de trente mètres… »
« Les branches ont freiné sa chute », a dit Thomas, qui s’était déjà agenouillé près de Luke, prenant le pouls au cou du jeune homme. « Et notre père nous a appris à chercher là où les gens comme vous abandonnent leurs déchets. »
Thomas a relevé la tête vers moi, le visage sombre.
« Daniel, le pouls de Luke est presque imperceptible. Si on attend les secours, il meurt dans les vingt minutes. Il a une hémorragie interne massive. »
J’ai regardé Carolyn. Elle ne bougeait plus dans mon étreinte, paralysée par l’échec total de son plan monstrueux. La perspective de la prison, du déshonneur public, de la ruine de son précieux nom de famille semblait l’écraser plus lourdement que n’importe quelle force physique.
« Prends la bâche », ai-je ordonné à Thomas. « On le transporte dans mon pick-up. »
« Et elle ? » a demandé Thomas en désignant la femme d’un coup de menton.
J’ai attrapé le rouleau d’adhésif épais que Thomas avait posé sur une caisse. Sans un mot, j’ai lié solidement les poignets de Carolyn derrière son dos, malgré ses gémissements de douleur dus à son coude brisé, puis j’ai sanglé ses chevilles au montant en acier de la bétonneuse.
« Tu voulais que les choses restent entre familles, Carolyn », lui ai-je dit froidement en ramassant le revolver avec un chiffon propre pour préserver les empreintes. « Alors attends ici. La police arrive. »
À deux, avec une infinie précaution pour ne pas aggraver sa blessure, Thomas et moi avons soulevé Luke en utilisant la bâche comme un hamac de fortune. Le garçon pesait lourd, son corps était mou, abandonné. En passant près de sa mère, ses paupières ont tremblé.
« Maman… » a-t-il balbutié dans un filet de voix presque inaudible, inconscient de ce qui s’était passé les heures précédentes. « Pourquoi… pourquoi tu as fait ça ? »
Carolyn a détourné le regard, refusant de fixer les yeux de son propre enfant, le visage tordu par un dégoût qui n’était plus dirigé que contre elle-même et sa propre déchéance.
Nous avons chargé Luke à l’arrière de la cabine de mon pick-up, Thomas s’installant à ses côtés pour maintenir une pression constante sur le pansement avec ses deux mains.
J’ai pris le combiné de ma radio CB professionnelle, branchée sur le canal d’urgence des gardes forestiers régionaux, contournant délibérément la fréquence locale de la police municipale contrôlée par Harris.
« Poste central des gardes d’État, ici Daniel Vance. J’ai une urgence vitale par arme à feu. Je transporte Luke Miller vers le centre hospitalier universitaire du comté voisin. Localisation du tireur : la carrière Miller. Carolyn Miller est neutralisée sur place avec l’arme du crime. Envoyez les patrouilles d’État immédiatement avant que la police locale ne touche aux indices. »
La voix du répartiteur d’État a crépité presque aussitôt, confirmant la transmission et l’envoi immédiat de deux unités de police d’État sur les lieux. Le piège se refermait. Harris ne pourrait rien faire face aux autorités régionales.