« Monte voir ta fille », m’a ordonné Thomas sans élever la voix. « Dis-lui seulement que tu es là. Ne lui parle pas des photos pour l’instant. Laisse-moi gérer Harris. Je vais lui donner le strict minimum : agression découverte par le père dans le bois communal, suspicion d’agression physique, aucun suspect formel pour l’instant. Je garde le briquet et les photos chez moi, dans le coffre de Papa. »
« Thomas, si Harris voit que Jessica accuse Carolyn… »
« Jessica est sous sédatifs lourds, l’infirmière vient de me le dire. Elle ne parlera pas à Harris ce soir. On a quelques heures d’avance, Daniel. Utilisons-les pour savoir ce que Luke a fait. »

Je n’ai pas discuté. Je savais que mon frère avait raison. Céder à mon envie d’attraper Harris par le colback pour lui cracher la vérité au visage n’aurait servi qu’à nous faire enfermer pour entrave à l’enquête pendant que Carolyn nettoyait son véhicule à l’acide.

Je me suis glissé par l’entrée latérale réservée au personnel, évitant le hall principal. Au deuxième étage, l’odeur d’antiseptique et le bourdonnement sourd des moniteurs cardiaques m’ont accueilli dans une semi-obscurité angoissante.

Chambre 214.

Jessica semblait si minuscule sous le drap blanc. Des électrodes serpentaient sous sa blouse d’hôpital, reliées à un boîtier qui égrainait les battements de son cœur avec une régularité fragile. Son œil droit était complètement fermé par un œdème violacé, et des compresses stériles maintenaient sa lèvre fendue.

Je me suis assis sur le tabouret en vinyle à côté d’elle. J’ai pris sa main saine dans les miennes. Elle était glacée. Je l’ai frottée doucement, soufflant ma propre tiédeur contre ses doigts inertes.

« Je suis là, ma chérie », ai-je murmuré, les larmes me brûlant enfin les paupières, loin du regard des autres. « Papa est là. Plus personne ne te touchera. »

Ses cils ont tremblé. Un faible gémissement est monté de sa gorge, étranglé par la douleur. Son œil valide s’est ouvert avec une lenteur déchirante, embué par les narcotiques. Elle a mis plusieurs secondes à faire la mise au point sur mon visage.

« Papa… »
« Chut. Ne parle pas. Repose-toi. Les médecins veillent sur toi. Et sur le bébé. »

À ce mot, un spasme violent a secoué son épaule valide. Sa main a serré la mienne avec une force insoupçonnée, une énergie de pure panique.

« Il faut… il faut que tu saches », a-t-elle articulé péniblement, la voix sifflante à cause de sa mâchoire immobilisée.
« Ne te fatigue pas, Jessica. Thomas et moi, on s’en occupe. On a les photos. On sait que Carolyn était là. »

Son regard s’est élargi d’effroi.

« Pas Luke… » a-t-elle bredouillé, une larme claire traçant une ligne propre à travers la poussière séchée sur sa joue. « Tu ne comprends pas… Luke… »
« On a vu la photo de la voiture, ma puce. Il était avec elle. »
« Non ! » Le moniteur cardiaque a commencé à biper plus vite, signalant la panique qui envahissait ses veines. « Il ne savait pas… Il est monté parce qu’elle disait qu’elle m’emmenait déjeuner pour faire la paix… pour parler de l’appartement qu’on voulait louer. Quand elle a pris la piste des cèdres, il a compris. Il s’est battu avec elle dans la voiture. »

Je me suis figé sur mon siège.

« Qu’est-ce que tu dis ? »

Jessica a avalé sa salive avec difficulté, une grimace de supplice déformant ses traits meurtris.

« Carolyn avait un revolver dans la boîte à gants. Elle… elle m’avait donné rendez-vous près de la cabane des bûcherons pour me donner un chèque. Pour que je parte. Pour que j’avorte loin d’ici. Elle m’a dit que les Vance étaient des ouvriers sans avenir, du sang de métèques bons qu’à couper du bois pour les maisons des autres. Quand j’ai déchiré le chèque, elle est devenue folle. Elle a commencé à me frapper avec son sac, avec tout ce qu’elle trouvait. Je me suis défendue. Je l’ai poussée. C’est là que Luke est arrivé avec l’autre voiture… »

Jessica s’est interrompue, étouffée par un sanglot sec qui a fait tressaillir sa poitrine bandée.

« Luke a sauté sur sa mère pour la retenir », a-t-elle repris dans un souffle rauque. « Il criait qu’il m’aimait, qu’il garderait cet enfant quoi qu’elle en pense. Carolyn était comme possédée. Elle a crié qu’il ruinait le nom de son père, qu’il détruisait l’héritage. Elle a sorti l’arme. Dans la lutte, le coup est parti… »

L’air a semblé se raréfier dans la pièce. Mes oreilles bourdonnaient.

« Le coup est parti ? » ai-je répété, la voix blanche.
« Luke s’est effondré dans les fougères. Il saignait au ventre. Carolyn s’est arrêtée net, elle regardait son fils comme s’il n’était plus qu’un chien blessé. Puis elle s’est tournée vers moi. Ses yeux… elle n’avait plus rien d’humain. Elle m’a dit que c’était ma faute, que je les avais maudits. Elle m’a traînée jusqu’au bord de la falaise de schiste, au-dessus du ravin. Elle m’a jetée dans le vide, Papa. Elle m’a regardée tomber. »

Je me suis levé si brusquement que le tabouret a basculé en arrière sans un bruit sur le sol souple.

« Et Luke ? Où est Luke ? »
« Quand je gisais en bas, avant de m’évanouir… j’ai entendu le moteur rugir. Mais pas celui du SUV. L’autre voiture. Carolyn a traîné Luke dans le SUV… Elle l’a chargé comme un paquet. Elle a dit à voix haute : “Je vais te sauver de toi-même, mon fils. Personne ne saura jamais ce que cette traînée nous a fait faire.” »

Jessica a refermé les yeux, épuisée, le corps tremblant d’une fièvre soudaine.

« Papa… elle ne l’a pas emmené à l’hôpital. Si elle l’avait emmené ici, les médecins auraient vu la blessure par balle. Il n’est pas ici. Elle va le laisser mourir pour sauver les apparences… Elle préfère un fils mort en héros qu’un fils vivant lié à nous. »