L’infirmière est entrée d’un pas vif, attirée par les bips saccadés du moniteur.
« Monsieur Vance, vous devez sortir. Votre fille a besoin de repos immédiat, sa tension monte dangereusement. »
Je n’ai pas discuté. Je suis sorti dans le couloir comme un automate, l’esprit embrasé par une certitude terrible.
La photo de 13 h 12. Luke était sur le siège passager, mais sa tête était appuyée contre le montant de la vitre d’une façon étrangement raide. Il ne regardait pas la route. Il était déjà inconscient ou mourant. Et sur la photo de 14 h 47, Carolyn était seule à l’avant parce que Luke était soit à l’arrière, soit déjà abandonné quelque part.
Et le calcaire broyé sur l’aile du SUV. La vieille carrière.
J’ai dévalé l’escalier de service quatre à quatre. En bas, dans le hall, j’ai aperçu Thomas en pleine discussion animée avec Jim Harris. L’adjudant gesticulait, pointant un index accusateur vers la sortie, manifestement contrarié par le mutisme de mon frère.
Je suis passé derrière eux sans un bruit, fendant la nuit pour rejoindre mon pick-up. Thomas m’a vu dans le reflet des vitres automatiques et a écourté la conversation, faussant compagnie au flic pour me rejoindre à grandes enjambées.
« Qu’est-ce qui se passe ? » a demandé Thomas en montant côté passager dès que j’ai lancé le gros moteur diesel. « Harris commence à poser des questions embarrassantes sur ce qu’on foutait dans ce secteur à cette heure-là. »
« Luke s’est pris une balle », ai-je lâché en enclenchant la première avec une violence qui a fait grincer la boîte. « Carolyn lui a tiré dessus après avoir jeté Jessica dans la crevasse. Elle ne l’a pas amené aux urgences. Elle l’a emmené à la carrière de schiste. »
Thomas est resté muet pendant trois secondes, le temps d’assimiler l’horreur de la situation. Puis, avec ce flegme glacial qui le caractérisait dans les pires moments, il a ouvert la boîte à gants, en a sorti une lampe torche tactique en aluminium et un rouleau de ruban adhésif épais.
« Si Luke est là-bas depuis deux heures avec une plaie par balle, il est peut-être déjà trop tard », a-t-il dit doucement.
« Alors on le trouvera mort, mais avec la balle de sa mère dans le corps. Et cette fois, Harris ne pourra rien étouffer. »
J’ai écrasé l’accélérateur. Le pick-up a bondi sur la chaussée humide, projetant des gerbes d’eau sombre sur les bas-côtés.
La carrière de schiste des Miller était un chancre béant au cœur de la forêt, abandonné depuis le milieu des années quatre-vingt-dix lorsque les normes environnementales avaient rendu l’extraction trop coûteuse. C’était une cuvette gigantesque de pierre grise et friable, encerclée par de hauts pins centenaires qui plongeaient l’endroit dans une nuit perpétuelle. L’accès était barré par une vieille chaîne rouillée tendue entre deux poteaux de fer.
Quand nos phares ont balayé l’entrée de la piste, nous avons vu la chaîne.
Elle ne pendait plus. Elle avait été arrachée, rompue net par le pare-buffle d’un véhicule lourd. Les maillons brisés gisaient dans la poussière blanche.
« Coupe les grands phares », m’a soufflé Thomas. « Passe en veilleuses. »
J’ai obéi. Nous avons descendu la rampe d’accès en roue libre, le moteur tournant au ralenti pour étouffer notre approche. L’air sentait la roche mouillée, la terre pourrie et une odeur plus âcre, chimique, qui n’avait rien de naturel.
Au fond du cirque de pierre, partiellement masqué par les restes rouillés d’une trémie de concassage, se dressait un hangar en tôle ondulée. Devant la porte grande ouverte du bâtiment, le gros SUV anthracite de Carolyn était garé, le hayon arrière béant.
Mais Carolyn n’était pas partie.
Une faible lumière oscillait à l’intérieur du hangar. C’était la lueur d’une lampe de travail à batterie, posée à même le sol en béton craquelé.
J’ai coupé le contact. Le silence des bois est retombé sur nous comme un linceul, troublé seulement par le cliquetis du métal brûlant sous notre capot et le murmure du vent dans les pins au-dessus de nos têtes.
« Papa disait toujours : pas d’arme si on ne compte pas s’en servir », a murmuré Thomas en sortant de sous son siège une lourde clé en croix en acier forgé. « Mais ce soir, c’est une affaire de famille. »
Nous sommes descendus du véhicule sans faire claquer les portières. Nos pas s’enfonçaient silencieusement dans le mélange de poussière calcaire et de feuilles mortes. Nous avons progressé en longeant les blocs de schiste taillés qui bordaient le hangar.
Arrivé à l’angle du bâtiment, j’ai risqué un regard à l’intérieur.
Ce que j’ai vu m’a glacé le sang bien plus sûrement que la nuit d’octobre.
Luke était allongé sur une bâche de plastique bleu, celle-là même que les Miller utilisaient pour couvrir leur bois de chauffage. Il était torse nu, livide, le visage couvert d’une sueur brillante. Un pansement improvisé, maculé d’une tache pourpre sombre de la taille d’une assiette, lui barrait le bas de l’abdomen. Sa respiration était courte, superficielle, sifflante comme un soufflet percé.
Au-dessus de lui, Carolyn était à genoux.
Elle portait des gants de ménage en caoutchouc jaune. À côté d’elle se trouvaient deux bidons en plastique blanc d’acétone et d’eau de Javel industrielle, ainsi qu’un chiffon ensanglanté. Elle nettoyait méthodiquement les mains de son fils, frottant chaque doigt avec une frénésie silencieuse et maniaque pour effacer toute trace de poudre ou d’ADN.
Son visage, éclairé par en dessous par la lampe portable, ressemblait à un masque de cire durci par la folie. Elle murmurait des paroles inaudibles, berçant presque le corps inerte du jeune homme tout en continuant son macabre récurage.
Sur un établi métallique, juste à portée de sa main gantée, reposait un revolver de petit calibre à canon court. L’arme du crime.
« Luke… » gémissait-elle d’une voix chevrotante, soudain audible dans l’écho de la tôle. « Mon pauvre garçon… Regarde ce qu’elle t’a fait faire. Tu ne pouvais pas comprendre. Tu as toujours été si faible avec les femmes… Ton père n’aurait jamais toléré ça. Jamais. »