Daniel prit délicatement le morceau de biscuit entre ses lèvres et fit mine d’exagérer sa joie en poussant un cri d’ogre satisfait, ce qui déclencha un éclat de rire cristallin chez l’enfant. Beth, assise sur le bord du lit, essuya discrètement une larme au coin de son œil en souriant.
On toqua doucement à la porte. L’inspecteur Miller entra dans la pièce, un gobelet de café à la main, l’air fatigué mais le regard apaisé.
« Bonjour, Daniel. Bonjour, petite guerrière », dit doucement le policier en saluant la fillette d’un geste amical de la main.
« Inspecteur », répondit Daniel en se levant avec précaution, gardant Lily bien calée contre son torse protecteur. « Quelles sont les nouvelles du palais de justice ? »
Miller prit une profonde inspiration et referma la porte derrière lui pour ne pas troubler le calme de la chambre. « Le juge d’instruction a été d’une fermeté exemplaire. Vanessa Duval et votre mère ont été placées en détention provisoire au centre pénitentiaire pour femmes sans possibilité de libération sous caution. Les chefs d’inculpation initiaux ont été requalifiés en actes de torture et de barbarie sur mineure de moins de quinze ans, assortis de la circonstance aggravante de préméditation et d’abus de confiance d’ascendant direct. »
Daniel hocha la tête, le cœur lourd mais soulagé. « Et pour Emily ? »
L’expression de Miller devint plus grave. « Vanessa a complètement craqué pendant son interrogatoire nocturne. Dès qu’elle a compris qu’elle risquait vingt ans de réclusion pour les violences sur Lily, elle a tout déballé pour tenter de négocier une réduction de peine. Le frère de Vanessa a été arrêté hier soir à la frontière espagnole. Il a avoué avoir reçu vingt-cinq mille dollars virés depuis un compte offshore appartenant à Margaret pour saboter le circuit de freinage secondaire de la voiture de votre femme. Margaret voulait éliminer Emily pour reprendre le contrôle total de votre vie et vous pousser dans les bras de Vanessa, avec qui elle avait convenu d’un partage des biens et de l’assurance-vie. »
Un silence pesant s’abattit sur la petite pièce d’hôpital. Daniel sentit un frisson glacial parcourir son échine. La monstruosité du complot dépassait tout ce qu’il avait pu imaginer dans ses pires cauchemars. Sa propre mère avait commandité l’assassinat de la mère de son enfant pour de l’argent et un contrôle toxique insensé.
« Elles ne sortiront plus jamais, Daniel », poursuivit Miller avec une certitude absolue. « Le procureur requiert la réclusion criminelle à perpétuité pour Margaret Carter pour assassinat avec préméditation et actes de barbarie sur mineur, et trente ans de réclusion pour Vanessa Duval et son complice. Aucun juge ne fera preuve de clémence face aux vidéos que vous nous avez fournies et aux aveux enregistrés. Le dossier est en béton armé. »
Daniel baissa les yeux vers Lily, qui jouait innocemment avec l’un des boutons de sa chemise, totalement ignorante des abîmes de noirceur dont elle venait d’être sauvée.
« Merci, inspecteur », murmura Daniel d’une voix brisée par l’émotion. « Merci d’avoir écouté et d’avoir agi si vite. »
« C’est vous qui avez sauvé votre fille, Daniel », répondit humblement le policier. « Vous avez eu le courage de voir la vérité en face, même quand elle prenait le visage de votre propre sang. Prenez soin d’elle maintenant. »
Miller serra chaleureusement la main de Daniel, adressa un dernier clin d’œil à Lily et quitta la pièce.
Beth s’approcha de son beau-frère et posa ses deux mains sur ses épaules. « Qu’est-ce que tu vas faire maintenant, Daniel ? La maison… »
« Je ne remettrai plus jamais les pieds dans cette maison », trancha Daniel sans la moindre hésitation. « Rien de ce qui se trouve entre ces murs ne doit faire partie de l’avenir de Lily. Je vais mandater une agence pour tout vendre : les meubles, le terrain, la bâtisse. Tout l’argent sera placé sur un compte bloqué pour les études de Lily et pour des associations de protection de l’enfance. »
« Et vous deux ? Où irez-vous ? » demanda doucement Beth.
Daniel regarda par la grande baie vitrée de la chambre d’hôpital. Dehors, la pluie avait enfin cessé. Les nuages gris et lourds se déchiraient pour laisser percer des rayons de soleil printanier qui faisaient scintiller les toits de la ville.
« Nous allons partir loin d’ici », répondit-il avec un calme nouveau, une paix intérieure qu’il n’avait plus ressentie depuis la tragique disparition d’Emily. « Tu te souviens de cette petite maison côtière dans le Maine dont Emily parlait toujours ? Celle près du vieux phare où nous avions passé nos premières vacances tous les trois ? Elle est disponible à la location avec option d’achat. J’ai appelé le propriétaire ce matin avant votre arrivée. Nous partons là-bas dès que les médecins autoriseront la sortie de Lily. »
Beth eut un sourire rayonnant, les yeux mouillés. « Emily aurait adoré cette idée. Elle disait toujours que l’air marin donnait des joues roses aux bébés. »
« Alors viens avec nous », proposa Daniel avec sincérité. « Ne reste pas seule ici avec ces souvenirs funestes. Lily a besoin de sa tante, et moi… j’ai besoin de savoir que la mémoire de sa mère reste vivante à travers quelqu’un qui l’aimait vraiment. »
Beth prit une inspiration tremblante, regarda sa nièce qui lui tendait déjà son lapin en peluche pour jouer, et acquiesça d’un hochement de tête vigoureux. « Je pose ma démission demain et je fais mes cartons. Nous formons une vraie famille désormais. »
Quelques heures plus tard, les formalités médicales étaient achevées. Daniel attacha soigneusement Lily dans son siège auto tout neuf, installé à l’arrière d’un véhicule de location propre et sans aucun passé. L’enfant ne pleurait plus. Elle regardait curieusement par la fenêtre le ballet des passants sur le parking de la clinique.