Margaret ne leva même pas les yeux de sa valise, rangeant froidement des bijoux de famille ayant appartenu à la défunte Emily. « Tais-toi et prends les passeports. Mon fils est un faible, il a toujours été un sentimental incapable de faire face aux réalités du monde. Il n’aura jamais le courage d’aller jusqu’au bout d’un procès contre sa propre mère. Demain matin, les avocats de la famille déposeront une demande de tutelle en arguant de son instabilité mentale consécutive au veuvage. »

« Tu n’as pas compris ! » hurla Vanessa en lui saisissant le poignet. « La sœur d’Emily était là-bas ! Cette peste de Beth sait tout ! Elle fouillera partout ! »

« Elle ne sait rien du tout », rétorqua Margaret d’un ton glacial en dégageant son bras avec mépris. « Et même si elle fouille, le dossier de l’accident est classé sans suite depuis six mois. Ton frère a été payé pour faire disparaître les pièces de rechange de la voiture d’Emily. Tout est nettoyé. Maintenant, aide-moi à charger la voiture au lieu de gémir. »

Soudain, la pièce fut inondée d’une lumière aveuglante, alternant violemment entre le bleu et le rouge. Le vrombissement sourd de plusieurs moteurs puissants résonna dans l’allée gravillonnée, suivi immédiatement par le crissement de pneus sur le sol mouillé.

Vanessa se figea, le teint livide. Margaret laissa tomber un collier de perles sur le tapis.

« Ici la brigade criminelle et la protection des mineurs ! » tonna une voix amplifiée par un mégaphone depuis l’extérieur. « Propriété cernée ! Margaret Carter, Vanessa Duval, sortez les mains visibles ! Tout refus d’obtempérer sera traité par la force ! »

Vanessa paniqua totalement. « C’est fini… Mon Dieu, ils sont là ! C’est ta faute, Margaret ! C’est toi qui as insisté pour que je la frappe aujourd’hui ! Tu m’avais promis qu’on récupérerait tout ! »

« Tais-toi, idiote ! » siffla Margaret en se précipitant vers la porte dérobée qui menait au sous-sol et au garage souterrain. « Prends la mallette d’argent et suis-moi ! La Porsche est dans le garage fermé, la porte arrière donne sur le bois ! »

Mais alors que Vanessa se baissait pour attraper la mallette posée sur la table basse, la porte vitrée menant au jardin explosa sous l’impact d’un bélier d’intervention. Des éclats de verre volèrent dans toute la pièce. Quatre policiers en tenue tactique, armes au poing et lampes torches éblouissantes, s’engouffrèrent dans la cuisine.

« Police ! Ne bougez plus ! Au sol ! »

Vanessa poussa un hurlement strident et leva les mains en tremblant de tout son corps, s’effondrant à genoux au milieu des éclats de verre. Deux agents la plaquèrent au sol en quelques secondes, lui passant les menottes dans le dos tandis qu’elle sanglotait hystériquement en accusant Margaret de tous les maux.

Margaret, quant à elle, avait réussi à franchir la porte du sous-sol et à descendre les marches de béton à toute vitesse. Elle respirait avec difficulté, son cœur de septuagénaire battant la chamade sous l’effet de la panique et de la rage. Elle atteignit la porte blindée du garage intérieur, appuya sur la télécommande pour ouvrir la grille automatique qui donnait sur la route forestière derrière la propriété, et monta dans la berline allemande.

Le moteur vrombit dans un rugissement puissant. Margaret enclencha la marche arrière, écrasa l’accélérateur pour sortir du box… mais la voiture n’avança que de deux mètres avant de s’écraser violemment contre un véhicule tout-terrain de la gendarmerie qui bloquait déjà l’issue arrière du sous-sol.

Le choc déclencha les coussins gonflables avec un bruit d’explosion sourd. Désorientée, le nez en sang à cause du tissu de l’airbag, Margaret tenta d’ouvrir la portière, mais celle-ci fut brutalement tirée de l’extérieur.

Une main gantée saisit son col et l’extirpa de l’habitacle pour la maintenir fermement contre la carrosserie froide. L’inspecteur Miller se tenait devant elle, son imperméable dégoulinant d’eau de pluie, un dossier épais sous le bras.

« Margaret Carter », dit-il d’une voix où perçait un dégoût profond, « vous êtes en état d’arrestation pour violences volontaires ayant entraîné une infirmité temporaire sur mineure de quinze ans avec préméditation, complicité de sévices, tentative d’extorsion de fonds en bande organisée, et pour tentative de fuite. »

Margaret tenta de redresser la tête avec l’arrogance qui l’avait toujours caractérisée : « Vous faites une grave erreur, officier ! Je suis chez moi ! Mon fils me suppliera à genoux de retirer les charges contre lui quand il comprendra ce qu’il a fait ! Vous n’avez aucune preuve ! Aucune ! »

Miller esquissa un sourire méprisant et tapota le dossier qu’il tenait. « Votre complice Vanessa est en train de chanter comme un pinson dans votre salon pour essayer de sauver sa peau. Elle vient d’avouer où se trouve le mécanicien qui a touché aux freins de la voiture d’Emily Carter il y a sept mois. Une brigade est en route pour son atelier en ce moment même. Nous avons aussi les relevés téléphoniques et les enregistrements intégraux de votre charmante cuisine. Votre fils ne vous suppliera pas, madame. Votre fils est celui qui nous a donné les clés de votre cellule. »

Margaret s’effondra lentement le long de la carrosserie mouillée, ses yeux écarquillés fixant le sol boueux sans pouvoir articuler un seul mot de plus.

Trois jours plus tard, la lumière pâle du matin filtrait à travers les rideaux de la chambre d’hôpital de Lily. La fillette était assise sur les genoux de son père, vêtue d’une petite grenouillère jaune neuve que sa tante Beth venait de lui offrir. Sa clavicule était maintenue par un bandage médical léger, mais son sourire timide était revenu. Elle babillait joyeusement en tendant un biscuit sec vers la bouche de Daniel.

« Tiens… mange », disait-elle de sa petite voix claire.