— J’ai vendu la berline, dit-il d’une voix sourde. Le chèque est de vingt-deux mille euros, établi à ton ordre par le concessionnaire. J’ajouterai les trois mille euros manquants le mois prochain avec mon intéressement. Voici également la copie de mon nouveau bail. J’ai trouvé un deux-pièces à Villeurbanne, près du métro. J’ai signé la convention d’apurement de dettes chez Maître Delorme ce matin. Je te rembourserai huit cents euros par mois pendant quatre ans.
Colette prit le chèque et le document. Elle examina les papiers avec son œil d’experte, vérifiant chaque paraphe, chaque signature. Tout était en règle.
— Et Amandine ? demanda-t-elle calmement.
Mathieu eut un rire amer, sans joie.
— Elle a demandé le divorce la semaine dernière. Elle a compris que nous n’avions plus un sou et qu’elle ne pourrait rien tirer de cette maison. Ses parents m’ont menacé, ils disent que je suis un monstre d’avoir ruiné leur fille. Mais pour la première fois de ma vie… je crois que je commence à voir les choses en face.
Il leva les yeux vers Colette, les larmes roulant librement sur ses joues.
— Tu avais raison sur toute la ligne, maman. J’ai été lâche, aveugle et méprisable. Ce que je t’ai fait au restaurant… je n’arrive même pas à comprendre comment j’ai pu laisser faire une chose pareille. Tu t’es sacrifiée toute ta vie pour moi après la mort de papa, et moi, je t’ai traitée comme une moins que rien pour plaire à des gens qui ne m’aimaient que pour ce que je pouvais leur offrir.
Colette ne se précipita pas pour le serrer dans ses bras. Elle resta assise, impassible en apparence, mais son regard s’était adouci.
— Tu as commis des erreurs impardonnables, Mathieu. L’ingratitude est le pire poison des relations humaines, et l’argent mal acquis corrompt même les cœurs les plus purs. Si je ne t’avais pas arrêté, tu aurais fini déshonoré et incapable de te regarder dans une glace.
— Je sais, murmura-t-il. Je ne te demande pas de me pardonner maintenant. Je ne le mérite pas. Mais je voulais que tu saches que je vais payer chaque centime de cette dette. Même s’il me faut dix ans, je te rembourserai tout.
Colette rangea le chèque dans son carnet.
— C’est ce que nous avons convenu, et c’est ce que tu feras. La rigueur financière est la première étape vers la dignité personnelle. Les déménageurs viennent quand ?
— Demain matin à huit heures. À midi, l’étage sera complètement vide et nettoyé.
— Très bien. Je viendrai faire l’état des lieux de sortie à treize heures avec Maître Vianney.
Mathieu se leva lentement, les épaules basses, prêt à franchir la porte pour retourner à sa solitude. Au moment où sa main toucha la poignée, la voix de sa mère le retint :
— Mathieu.
Il se retourna, surpris.
Colette se leva à son tour. Elle contourna la grande table de chêne et s’arrêta à un mètre de lui.
— Tu as un travail. Tu as un toit à Villeurbanne. Et pour la première fois depuis dix ans, tu as pris une décision d’homme en signant ces papiers et en affrontant tes responsabilités. Le chemin de la rédemption sera long, mon fils. Mais la porte d’en bas ne sera pas toujours fermée à clé, à condition que tu viennes les mains vides de toute exigence et le cœur débarrassé de tout mensonge.
Un sanglot rauque échappa à Mathieu. Il hocha la tête, incapable de prononcer un mot de plus, et quitta la pièce en fermant doucement la porte.
Le lendemain après-midi, l’état des lieux se déroula sans accroc. L’étage avait été récuré du sol au plafond. Il ne restait rien des six années d’occupation parasitaire : les meubles luxueux achetés à crédit avaient disparu, emportés par des transporteurs ou liquidés en urgence pour solder les créances les plus pressantes. Ne subsistait que le parquet ciré, les murs blancs baignés de soleil et le silence apaisant d’une maison rendue à son véritable propriétaire.
Six mois plus tard, au printemps.
La glycine en fleurs recouvrait la façade de la maison de Caluire d’une cascade violette et parfumée.
Colette n’avait pas laissé l’étage vide. Après quelques travaux de réaménagement et la pose d’une porte indépendante par l’extérieur, elle avait mis les deux chambres et le grand salon à la disposition d’une association lyonnaise venant en aide à de jeunes étudiants boursiers en médecine issus de milieux défavorisés. En échange d’un loyer symbolique et de quelques menus services rendus dans le jardin — tondre la pelouse le samedi, tailler les rosiers, partager un thé de temps en temps sur la terrasse —, deux jeunes filles studieuses et respectueuses occupaient désormais les lieux, apportant une vie saine et chaleureuse dans la vieille bâtisse.
Chaque premier jour du mois, à minuit pile, le virement automatique de huit cents euros apparaissait sur le compte de Colette, avec la mention inchangée : « Remboursement dette – Mathieu ».
Le jeune homme vivait sobrement dans son petit appartement. Il avait perdu dix kilos, avait repris la course à pied et son employeur, impressionné par son regain d’énergie et son assiduité professionnelle retrouvée, lui avait finalement confié la responsabilité d’une petite équipe. Amandine avait tenté de revenir vers lui une fois les premières assignations en justice reçues, mais il avait refusé tout contact, laissant son avocat régler les détails d’un divorce sans concession.
Ce dimanche-là, à midi précis, la sonnette du portail retentit.
Colette sortit sur le perron. Mathieu était là. Il portait une chemise blanche simple, un pantalon en toile sombre. Dans ses mains, ni demande de virement, ni formulaire de crédit, ni facture impayée. Seulement un petit pot en terre cuite contenant une azalée blanche, la fleur préférée de sa mère.
Colette le regarda un instant à travers la grille. Il n’avait plus l’air du cadre supérieur arrogant et superficiel des années fastes, mais son regard était direct, franc, débarrassé de toute servilité.
Elle actionna l’ouverture automatique du portail.