— C’est précisément parce que je suis ta mère que je te fais ça. Si je meurs demain, vous coulerez en six mois et vous perdrez tout. Il est temps que tu apprennes à être un homme, Mathieu. Tu as quarante-huit heures pour faire ton choix.

Le lendemain matin à neuf heures précises, une sonnerie brève retentit à l’entrée. Maître Vianney, commissaire de justice à Lyon, en uniforme strict et serviette de cuir sous le bras, se présenta au portail.

Colette lui ouvrit et lui indiqua l’escalier extérieur menant à l’étage.

Quelques minutes plus tard, des cris perçants retentirent depuis le palier supérieur. La voix d’Amandine résonna, hystérique :

— C’est quoi ce torchon ? Un commandement de quitter les lieux ? Mais vous êtes malade ! On est chez mon mari ! Sortez de là immédiatement ou j’appelle la police !

La voix posée et professionnelle du commissaire de justice lui répondit sans ciller :

— Madame, je vous invite à garder votre calme. L’acte que je vous remets est parfaitement exécutoire. Vous disposez d’un délai de trois mois à compter de ce jour pour libérer les lieux de tous biens et occupants de votre chef. Passé ce délai, une procédure d’expulsion avec le concours de la force publique sera diligentée auprès du préfet. Bonne journée, madame.

La porte de l’étage claqua avec une telle violence que les vitres de la véranda vibrèrent.

Durant les semaines qui suivirent, la maison de Caluire se transforma en un champ de bataille silencieux mais impitoyable. Amandine tenta d’abord la stratégie de la terreur : elle laissait courir l’eau chaude inutilement, faisait tourner des machines à laver en pleine nuit et jetait ses sacs d’ordures ménagères devant la porte du rez-de-chaussée.

Colette ne céda rien. À chaque provocation, elle faisait intervenir un huissier pour dresser un constat d’infraction et de dégradation.

Puis vint la coupure d’énergie pour l’étage. Lorsque les techniciens vinrent individualiser les réseaux, Amandine refusa de souscrire un nouvel abonnement par fierté, persuadée que Colette plierait face aux températures fraîches de novembre. Pendant quatre jours, ils vécurent sans chauffage à l’étage, emmitouflés dans des couvertures, refusant de s’avouer vaincus. Mais lorsque l’eau froide devint insupportable, Mathieu céda le premier et souscrivit un contrat à son nom, essuyant des frais de mise en service exorbitants en urgence.

Le vrai coup de grâce ne vint pas de la maison, mais du travail de Mathieu.

Au milieu du deuxième mois de ce bras de fer, Mathieu vit débarquer dans son bureau son directeur des ressources humaines. Une notification de saisie sur salaire conservatoire venait d’arriver au siège social de son entreprise d’ingénierie, ordonnée par le juge des contentieux de la protection de Lyon pour le non-remboursement du prêt automobile impayé.

Dans le milieu feutré de son entreprise où il espérait obtenir une promotion au poste de directeur de projet, la nouvelle fit l’effet d’une bombe. Être sous le coup d’une saisie sur salaire pour une dette familiale non honorée anéantissait toute sa crédibilité professionnelle.

Ce soir-là, il rentra à pied, la berline ayant été remisée dans un garage en vue de sa vente en urgence. Lorsqu’il monta à l’étage, une dispute d’une violence inouïe éclata entre lui et Amandine.

Colette, depuis son salon, n’avait même pas besoin de tendre l’oreille.

— Tu n’es qu’un incapable ! hurlait Amandine. Tu n’arrives même pas à tenir tête à cette vieille peau ! Tout ça, c’est de ta faute ! Tu devais hériter de cette maison, c’était notre plan pour nos vieux jours ! Maintenant, on doit payer un loyer de quinze cents balles en ville et renoncer aux vacances à Dubaï !

— Mon plan ? répliqua Mathieu, la voix brisée par une colère sourde qu’il avait trop longtemps refoulée. Notre plan, Amandine ! C’est toi qui as voulu qu’on vienne s’installer ici pour économiser, toi qui voulais changer de voiture tous les trois ans, toi qui as voulu humilier ma mère au restaurant devant tes parents pour lui montrer que c’était toi qui commandais ! Tu as été trop loin ! Beaucoup trop loin !

— Ah, maintenant c’est de ma faute ? Si tu avais des c… au lieu d’être le toutou de maman, on n’en serait pas là ! Tu sais quoi ? Si on doit vivre dans un appartement miteux du centre-ville et rembourser tes dettes de gamin, je me casse ! Je ne reste pas avec un raté !

Le bruit d’un vase qui se brise contre un mur ponctua la tirade. Puis un claquement de valise.

Une heure plus tard, une voiture s’arrêtait devant le portail. C’était le père d’Amandine, celui qui avait bu le champagne de Colette deux mois plus tôt sans jamais la remercier. Il chargea trois grosses valises dans son coffre sous les yeux de quelques voisins curieux. Amandine descendit les marches, le visage fermé, sans un regard en arrière, et s’engouffra dans le véhicule.

Elle partait s’installer chez ses parents, laissant Mathieu seul avec ses dettes, ses illusions perdues et les cartons d’un déménagement inéluctable.

Le silence qui retomba sur la maison fut assourdissant.

Trois jours avant la date limite fixée par le commandement de quitter les lieux, Mathieu descendit les marches. Il portait un vieux jean et un pull élimé. Ses yeux étaient rouges, ses joues creusées par plusieurs semaines de stress et de déconfiture personnelle.

Il frappa à la porte vitrée du rez-de-chaussée. Colette vint lui ouvrir.

— Maman… Est-ce que je peux te parler ?

— Entre, Mathieu.

Il s’assit à la même table que deux mois auparavant. Mais cette fois, l’arrogance avait totalement disparu. Il posa sur la table un jeu de clés complètes : les clés du portail, de la porte d’entrée de l’étage et de la boîte aux lettres. À côté, il déposa un chèque de banque et un document officiel.