— Tiens, voilà la générale d’armée ! Tu viens nous apporter notre chèque d’excuses, Colette ? Amandine m’a raconté votre petit cirque de ce matin. Tu te prends pour qui, sérieusement ? Tu as soixante-huit ans, tu devrais t’estimer heureuse qu’ils restent là pour surveiller si tu ne glisses pas dans ta baignoire.
Colette ne daigna même pas regarder la sœur. Elle s’adressa directement à Amandine :
— Les techniciens d’Enedis passent demain à quatorze heures. Je fais poser un compteur divisionnaire pour l’étage. À compter de la semaine prochaine, vous devrez souscrire votre propre contrat d’énergie et payer votre consommation réelle. De plus, j’ai fait couper l’accès à ma ligne internet privée. Mathieu utilise le réseau pour son télétravail, je vous suggère de souscrire une offre commerciale sans tarder.
Amandine bondit du canapé, furieuse, les ongles laqués de rouge pointés vers le visage de sa belle-mère.
— Tu es complètement folle ! Tu n’as pas le droit de faire ça ! Mathieu est ton fils, il a des droits sur cette maison !
— Aucun. Pas le moindre, rétorqua Colette avec un calme olympien qui déstabilisa totalement son interlocutrice. Cette maison m’appartient. Votre présence ici relève de ma pure tolérance. Et cette tolérance a expiré hier soir à 18 h 30.
— On verra ce qu’en disent les flics si tu nous coupes le chauffage !
— Les agents de police connaissent la loi, ma chère. Vous n’êtes ni locataires, ni propriétaires. Mais rassurez-vous, tout se fera dans les règles les plus strictes. Vous recevrez des nouvelles officielles très prochainement.
Colette tourna les talons et redescendit, fermant la porte palière derrière elle. Deux heures plus tard, Mathieu rentrait en trombe du travail, claquant la porte d’entrée avec une violence inouïe.
— Maman ! Qu’est-ce que tu as encore fabriqué ? Amandine est en larmes, sa sœur me dit que tu les as agressées ! Tu veux détruire mon couple, c’est ça ton objectif ?
Colette sortit de son bureau un dossier volumineux qu’elle posa sur la table de la salle à manger.
— Assieds-toi, Mathieu.
— Non, je ne m’assois pas ! Tu vas rétablir internet tout de suite ! J’ai des réunions cruciales demain matin !
— Assieds-toi ou je fais intervenir la gendarmerie pour violation de domicile privé.
Le ton était si neutre, si dépourvu d’émotion, que Mathieu resta bouche bée. L’assurance bravache du jeune cadre s’évapora en quelques secondes. Il prit une chaise, le regard fuyant.
— Regarde ces relevés, commença Colette en faisant glisser les feuilles sous ses yeux. Chaque ligne surlignée en jaune correspond à une somme que je t’ai versée directement ou que j’ai payée à votre place.
Mathieu jeta un coup d’œil superficiel aux chiffres :
— Ce sont des aides… Tu m’as toujours dit que tu voulais m’aider à démarrer dans la vie.
— Démarrer dans la vie ? Tu as trente-cinq ans, Mathieu. Tu gagnes deux mille huit cents euros net par mois. Amandine en gagne deux mille deux cents à son poste de chargée de communication. Vous disposez de cinq mille euros de revenus mensuels nets d’impôts, sans payer le moindre loyer depuis six ans ! Où est passé cet argent ?
Mathieu déglutit difficilement.
— La vie coûte cher… Les enfants, les sorties…
— Ne mens pas à une ancienne banquière. Vos enfants sont en colonie de vacances que je paie, leurs fournitures scolaires sont sur mon compte, leurs vêtements de marque sont achetés avec ma carte. Votre argent part dans des trains de vie factices, des restaurants étoilés, des locations de villas à Saint-Tropez pour impressionner la belle-famille et des crédits à la consommation pour des gadgets inutiles. Vous vivez à crédit sur mon dos tout en me traitant comme une domestique indigne de s’asseoir à votre table pour célébrer votre dixième anniversaire de mariage.
— Amandine a son caractère… Tu sais bien qu’elle est impulsive, tenta Mathieu, pathétique.
— Amandine est une manipulatrice narcissique, et toi, tu es devenu un lâche. Mais voici ce qui va se passer. Maître Delorme a fait enregistrer ce matin la totalité de tes reconnaissances de dette. Tu me dois exactement cinquante-quatre mille huit cent soixante-dix euros, sans compter les vingt-cinq mille euros du prêt pour la voiture. Soit près de quatre-vingt mille euros.
Le jeune homme devint livide. Ses lèvres se mirent à trembler.
— Tu… tu ne vas pas me réclamer cet argent ? C’est impossible ! On n’a pas vingt mille euros d’économies, on a des découverts partout ! La banque nous refuse déjà un prêt relais !
— Tu as deux options, Mathieu. La première : Maître Delorme t’a préparé une convention d’apurement de dette. Vous vendez la berline immédiatement pour rembourser les vingt-cinq mille euros. Pour le reste, vous me versez mille euros par mois jusqu’à extinction de la créance. Et vous quittez cette maison dans un délai de trois mois, conformément au congé qui vous sera signifié demain par exploit d’huissier.
— Et la deuxième option ? murmura-t-il, les larmes aux yeux.
— La deuxième option : je dépose plainte pour abus de confiance concernant les sommes détournées via les procurations, nous allons devant le tribunal judiciaire de Lyon, je demande la saisie immédiate sur vos salaires respectifs et la vente forcée de vos véhicules aux enchères publiques. Et crois-moi, Mathieu, en tant qu’ancienne directrice d’agence ayant travaillé quarante ans avec le tribunal de commerce et les magistrats locaux, mon dossier est blindé à 100 %. Tu seras ruiné et interdit bancaire avant la fin de l’année.
Mathieu cacha son visage dans ses mains. Des sanglots convulsifs secouèrent ses épaules.
— Tu es ma mère… Comment peux-tu me faire ça ?
Colette sentit un serrement de cœur douloureux, une morsure cuisante dans sa poitrine. Mais elle se souvint des rires gras au restaurant, de la serviette froissée que son fils triturait sans oser la regarder, de la phrase d’Amandine : « Notre distributeur automatique familial ».