— Deux mille cent quatre-vingt-six euros et quarante centimes, Mathieu. Pour un repas que je n’ai pas mangé, pour fêter dix ans d’un mariage auquel vous avez délibérément évité de m’associer en avançant l’horaire de quatre-vingt-dix minutes. Tout cela pour me tendre une facture en me traitant, devant témoins, de distributeur automatique de billets.

— C’était une plaisanterie ! s’écria Amandine en croisant les bras. Tu n’as aucun sens de l’humour, c’est pathétique. De toute façon, tu nous dois cet argent. Tu vis seule dans cette immense baraque, on s’occupe de toi en restant à l’étage !

Un sourire glacé étira les lèvres de l’ancienne banquière.

— Vous vous occupez de moi ? En six ans, vous n’avez jamais tondu la pelouse, jamais passé un coup de balai dans l’escalier commun. Vous n’avez jamais payé un centime de taxe d’habitation, d’eau ou d’électricité. Pire, vous me volez ma tranquillité et vous exigez que je subventionne vos vacances en Espagne et vos bijoux en toc.

— Fais attention à ce que tu dis ! cria Amandine, le visage empourpré de colère.

— C’est terminé, coupa Colette d’une voix si tranchante que la jeune femme se tut net. La banque est définitivement fermée. Les cartes secondaires sont détruites auprès de l’établissement émetteur. Les procurations sont révoquées. Et ce n’est qu’un début.

Mathieu pâlit soudainement.

— Maman, attends… Tu ne peux pas faire ça. Le prélèvement pour le crédit de la voiture passe le cinq du mois. On n’a pas le montant sur notre compte !

— Alors il va falloir revendre la berline, mon chéri. Ou apprendre à prendre le bus. J’ai un rendez-vous. Ne touchez à rien ici en mon absence.

Colette prit son sac à main, ses clés de voiture et passa devant eux d’un pas serein, laissant derrière elle deux êtres pétrifiés par une autorité qu’ils avaient oubliée depuis trop longtemps.

L’étude de Maître Delorme était située dans un bel immeuble haussmannien du sixième arrondissement de Lyon. Lorsque Colette franchit la porte du bureau boisé, Marc Delorme se leva pour l’accueillir avec une poignée de main chaleureuse et un regard chargé de respect.

— Assieds-toi, Colette. J’ai épluché tous tes relevés de virements et les actes de propriété de la maison.

Sur le bureau se trouvaient trois chemises cartonnées de couleurs différentes. Marc Delorme ajusta ses lunettes et entra directement dans le vif du sujet.

— La situation juridique est limpide. La maison t’appartient à 100 % en pleine propriété, héritée de tes parents avec un contrat de mariage en séparation de biens à l’époque avec ton défunt époux. Mathieu n’a aucun droit de propriété sur ce bien de ton vivant. L’étage qu’ils occupent relève d’un hébergement à titre gratuit, sans bail formalisé. En droit français, cela s’appelle un prêt à usage, ou commodat, verbal. En l’absence de terme convenu, le prêteur peut réclamer la restitution de la chose à tout moment, sous réserve de respecter un délai de préavis raisonnable pour leur permettre de se reloger.

— Quel délai ? demanda Colette sans détour.

— Trois mois constituent la norme jurisprudentielle pour éviter qu’un juge ne qualifie le congé d’abusif ou de brutal. Mais nous pouvons faire délivrer une mise en demeure dès aujourd’hui par commissaire de justice, accompagnée d’un commandement de libérer les lieux sous trois mois fermes.

Colette hocha la tête.

— Faisons-le. Et pour l’argent ?

Marc ouvrit la deuxième chemise.

— C’est là que ton métier t’a sauvée de la naïveté totale, mon amie. Sur les 54 870 euros versés ces trois dernières années, tu as eu la brillante idée d’inscrire sur chacun des ordres de virement électronique la mention explicite : « Prêt familial remboursable » ou « Avance sur fonds avec obligation de restitution ». Aucun virement ne porte la mention « Don » ou « Cadeau ». De plus, j’ai retrouvé dans tes archives la lettre d’engagement signée par Mathieu lors de l’achat de son véhicule professionnel, par laquelle il reconnaissait te devoir la somme de vingt-cinq mille euros.

— Ce document est-il parfaitement valide ?

— Il est revêtu de la mention manuscrite légale, daté et signé. Il vaut reconnaissance de dette au sens des articles 1359 et suivants du Code civil. Devant un tribunal, ils n’ont pas l’ombre d’une chance. S’ils refusent de signer le plan de remboursement transactionnel que j’ai rédigé, nous engageons une procédure de saisie conservatoire sur leurs salaires et sur leurs comptes bancaires.

Colette fixa les documents. Une partie d’elle-même, cette fibre maternelle enfouie, criait de renoncer, de pardonner, de trouver un compromis. Mais l’image de son fils baissant lâchement les yeux au restaurant, préférant sacrifier sa mère pour acheter la paix d’une épouse méprisante, balaya ses derniers scrupules. Si elle ne lui donnait pas cette leçon maintenant, Mathieu resterait un parasite toute son existence.

— Lancez la procédure, Marc. Envoyez l’huissier dès demain matin.

— Es-tu certaine de vouloir aller jusqu’au bout, Colette ? Cela risque d’être violent.

— Ils ont fait de ma générosité une faiblesse et de mon amour un paillasson. Qu’ils découvrent maintenant qui était la directrice de la Banque Rhône-Alpes.

De retour à Caluire en début d’après-midi, Colette constata avec amertume que les hostilités avaient déjà commencé. En montant les marches du perron, elle entendit de la musique tonitruante s’échapper de l’étage. Les basses faisaient vibrer les lustres anciens du rez-de-chaussée.

Elle monta l’escalier et poussa la porte de l’étage, qui n’avait jamais eu de serrure.

Le spectacle était désolant. Amandine était affalée sur le canapé avec sa sœur — celle-là même qui ricanait la veille au restaurant —, buvant un café tout en feuilletant des catalogues de décoration. Des vêtements neufs avec leurs étiquettes jonchaient la table basse.

— Tu n’as pas appris à frapper ? lança Amandine sans même se redresser. Tu es chez nous ici.

— Rectification : vous êtes chez moi. Et je viens vous informer que la musique doit s’arrêter immédiatement. Le tapage diurne est tout aussi répréhensible que le nocturne.

La sœur d’Amandine éclata d’un rire gras.