Pour la première fois depuis la soirée précédente, Claire comprit que l’incident de la piscine n’était peut-être que le début d’une histoire beaucoup plus grave.

PARTIE 3 — LES SECRETS DERRIÈRE LES MURS DU PALACE
À quatorze heures, Claire retrouva son avocate, Maître Élodie Garnier, dans un bureau discret du huitième arrondissement.

Élodie était une femme d’une quarantaine d’années, reconnue pour sa rigueur dans les opérations immobilières complexes.

Elle travaillait avec Claire depuis la création de Moreau Patrimoine.

Lorsque la jeune investisseuse entra, l’avocate était penchée sur plusieurs dossiers.

« Qu’avez-vous découvert ? » demanda Claire.

Élodie referma une chemise cartonnée.

« Des opérations financières anciennes qui méritent un examen approfondi. »

Claire s’assit.

« Expliquez-moi. »

L’avocate fit glisser plusieurs documents sur la table.

« Pendant les années précédant la vente, l’hôtel a payé des prestations de conseil et de rénovation à plusieurs sociétés liées à des proches de son ancien actionnaire principal. »

Claire parcourut les chiffres.

« Les montants sont élevés. »

« Très élevés. Certaines prestations semblent avoir été facturées au-dessus des prix habituels du marché. »

« Et quel rapport avec la famille Delacroix ? »

Élodie désigna une ligne.

« L’une des sociétés bénéficiaires était contrôlée indirectement par une holding appartenant à Philippe Delacroix. »

Claire releva les yeux.

« Le père de Victoria. »

« Oui. »

Elle prit une inspiration.

« Est-ce illégal ? »

Élodie secoua la tête.

« Pas nécessairement. Une relation commerciale entre entreprises liées peut être parfaitement légale. Ce qui pose question, c’est l’absence apparente de justification de certaines factures et le manque de transparence sur les liens capitalistiques. »

Claire acquiesça.

« Nous devons vérifier avant de conclure quoi que ce soit. »

« Exactement. »

Élodie poursuivit :

« Il existe aussi des documents relatifs à d’anciens salariés. Plusieurs départs ont eu lieu après des conflits avec des clients influents. »

Claire sentit son estomac se nouer.

« Quels salariés ? »

Élodie lui tendit une liste.

Claire parcourut les noms.

Puis elle s’arrêta.

Sophie Moreau.

Le nom de sa mère.

Elle resta immobile.

« Pourquoi son nom figure-t-il ici ? »

L’avocate observa son expression.

« Claire ? »

La jeune femme releva les yeux.

« C’était ma mère. »

Élodie pâlit.

« Je l’ignorais. »

Claire fixa le document.

Il concernait une procédure disciplinaire ancienne.

Sophie avait été accusée d’avoir manqué à ses obligations professionnelles après un incident avec une cliente.

Aucune mention n’apparaissait concernant le bracelet retrouvé.

Le rapport laissait entendre qu’elle avait adopté une attitude inappropriée.

Claire sentit monter une colère froide.

« Ils ont donc conservé une version mensongère de cette histoire. »

Élodie posa doucement une main sur le dossier.

« Ce document peut contenir des informations inexactes. Nous devons retrouver les autres pièces et comprendre ce qui s’est passé. »

Claire hocha la tête.

Mais ses yeux étaient humides.

Pendant des années, elle avait cru que l’humiliation de sa mère avait été un incident isolé.

Désormais, elle découvrait qu’il pouvait s’inscrire dans un fonctionnement plus général.

Un système où la parole d’un client fortuné valait davantage que celle d’un employé.

Elle regarda Élodie.

« Je veux connaître la vérité. Toute la vérité. »

Les jours suivants furent éprouvants.

Claire avait imaginé reprendre un hôtel et en moderniser la gestion.

Elle se retrouva plongée dans des années de documents administratifs, de témoignages et de procédures.

Une société indépendante fut chargée d’examiner les pratiques de l’établissement.

Les salariés furent invités à témoigner dans un cadre confidentiel.

Très vite, plusieurs récits semblables émergèrent.

Une réceptionniste expliqua qu’un client influent l’avait publiquement insultée parce qu’elle refusait de lui attribuer une chambre déjà réservée.

Un bagagiste raconta avoir été menacé de licenciement après avoir demandé à un invité de respecter les consignes de sécurité.

Une employée des étages décrivit des journées particulièrement longues et une pression constante pour terminer le nettoyage des chambres sans disposer du temps nécessaire.

Claire écoutait.

Elle prenait des notes.

Elle posait des questions.

Mais elle évitait de promettre des solutions immédiates qu’elle ne pourrait pas garantir.

Elle voulait transformer les témoignages en décisions concrètes.

Un matin, Julien, le serveur qui avait assisté à l’incident de la piscine, demanda à la rencontrer.

Il entra timidement dans son bureau.

« Bonjour, madame Moreau. »

Claire lui sourit.

« Bonjour, Julien. Asseyez-vous. »

Il hésita.

« Je ne veux pas vous déranger longtemps. »

« Vous ne me dérangez pas. »

Le jeune homme prit place.

« Je voulais vous remercier. »

Claire sembla surprise.

« Pour quoi ? »

« Parce que vous nous écoutez. »

Elle baissa légèrement les yeux.

« C’est normal. »

Julien secoua la tête.

« Pas toujours. »

Il lui expliqua qu’il avait commencé à travailler dans l’hôtellerie pour financer ses études.

Son père était chauffeur-livreur.

Sa mère travaillait dans une maison de retraite.

La famille n’avait jamais eu beaucoup d’argent.

« Quand on travaille dans un hôtel comme celui-ci, certains clients vous regardent comme si vous étiez invisible », dit-il.

Claire l’écouta en silence.

Julien poursuivit :

« Le soir de l’inauguration, j’ai vu cette femme vous pousser dans la piscine. Mais ce qui m’a le plus marqué, ce n’est pas son geste. »

« Qu’est-ce que c’était ? »

« Le fait que presque personne n’ait essayé de vous aider. »

Claire sentit une émotion douloureuse lui traverser la poitrine.

Elle se souvenait des téléphones.

Des rires.

De ces invités qui avaient préféré filmer plutôt que tendre une serviette.

Julien baissa les yeux.

« Moi non plus, je n’ai pas bougé tout de suite. J’avais peur. »

Claire posa doucement ses mains sur le bureau.

« Vous avez fini par dire la vérité. C’est important. »

Il releva la tête.

« Vous ne m’en voulez pas ? »

« Non, Julien. »

Elle marqua une pause.

« Mais j’aimerais qu’à l’avenir, aucun salarié de cet hôtel n’ait peur de venir en aide à une personne en difficulté. »

Julien sourit.

« Moi aussi, madame. »