Antoine resta figé.
Il observa son visage.
Puis ses yeux s’agrandirent.
« Madame Moreau… »
Son teint devint livide.
« Pardonnez-moi. »
Victoria cessa de sourire.
Et pour la première fois de sa vie, elle comprit qu’elle venait peut-être de commettre une erreur impossible à effacer.
PARTIE 2 — LA PROPRIÉTAIRE QUE PERSONNE N’ATTENDAIT
Pendant plusieurs secondes, seuls les petits clapotis de l’eau se firent entendre.
Antoine Laurent regardait Claire comme s’il venait de reconnaître une personne qu’il croyait impossible de rencontrer dans de telles circonstances.
Le directeur avait reçu les documents concernant l’acquisition.
Il savait qu’une certaine Claire Moreau avait pris le contrôle de l’établissement par l’intermédiaire de sa société.
Mais il s’attendait à une femme plus âgée.
Une investisseuse expérimentée, accompagnée d’avocats, peut-être entourée de conseillers.
Certainement pas à une jeune femme de vingt-quatre ans, trempée de la tête aux pieds, debout devant une piscine.
« Madame Moreau, je suis sincèrement désolé », répéta-t-il.
Claire ne répondit pas immédiatement.
Elle regarda Victoria.
Puis les invités.
Puis la terrasse encore humide.
« Avez-vous assisté à ce qui vient de se passer ? »
Antoine baissa légèrement les yeux.
« Je viens seulement d’arriver. »
« Dans ce cas, demandez à votre personnel. »
Le serveur qui avait parlé avec Claire quelques minutes auparavant s’avança timidement.
« Monsieur Laurent… »
Antoine se tourna vers lui.
« Oui, Julien ? »
Le jeune homme avala difficilement sa salive.
« Madame Delacroix l’a poussée dans la piscine. »
Victoria se redressa.
« Pardon ? »
Julien semblait terrifié.
Mais il continua.
« Je l’ai vue poser les deux mains sur ses épaules. »
Victoria éclata de rire.
« C’était une plaisanterie ! »
Claire la regarda.
« Une plaisanterie ? »
« Oh, ne soyez pas ridicule. Vous n’allez tout de même pas faire un drame pour une robe mouillée. »
Claire resta silencieuse.
Puis elle demanda :
« Si je vous avais fait la même chose devant tous vos amis, auriez-vous trouvé cela amusant ? »
Victoria ouvrit la bouche.
Aucun son n’en sortit.
Claire poursuivit :
« Vous m’avez poussée parce que vous pensiez que je n’avais pas les moyens de me défendre. »
« Ce n’est pas vrai ! »
« Alors pourquoi avez-vous demandé à la sécurité de me faire sortir avant même de connaître mon identité ? »
Victoria rougit.
Elle chercha une réponse.
Mais aucune ne semblait convenable.
Autour d’elles, les invités évitaient maintenant de croiser le regard de Claire.
Certains avaient ri quelques instants auparavant.
D’autres avaient regardé sans intervenir.
Leurs sourires avaient disparu.
Antoine fit un geste vers un employé.
« Apportez immédiatement une serviette et préparez un salon privé. »
Claire leva la main.
« Merci, monsieur Laurent. Mais avant cela, je voudrais savoir une chose. »
« Bien sûr, madame. »
« Est-ce fréquent, ici, que des clients soient humiliés à cause de leur apparence ? »
Le directeur pâlit davantage.
« Absolument pas. »
Claire se tourna vers Julien.
« Vous êtes d’accord ? »
Le jeune serveur hésita.
Antoine sentit un malaise grandir.
« Julien ? »
Le jeune homme regarda son directeur.
Puis Victoria.
Puis Claire.
Il semblait calculer le prix que pourrait lui coûter une réponse honnête.
Claire le comprit immédiatement.
« Vous pouvez parler librement. »
Julien inspira.
« Il arrive que certains invités traitent mal le personnel. »
Antoine fronça les sourcils.
« Pourquoi ne m’en a-t-on pas informé ? »
Julien baissa les yeux.
« Nous l’avons signalé plusieurs fois. »
Un silence gêné suivit.
Claire contempla le jeune serveur.
Elle reconnaissait cette peur.
C’était celle qu’elle avait vue autrefois dans les yeux de sa mère.
La peur de perdre son emploi pour avoir dit la vérité.
« Merci, Julien », répondit-elle doucement.
Victoria croisa les bras.
« Franchement, nous sommes à l’inauguration d’un palace, pas dans une réunion syndicale. »
Claire tourna lentement la tête.
« Vous avez raison sur un point, madame Delacroix. »
Victoria releva le menton.
« Enfin. »
« Nous sommes dans un palace. Un établissement dont le devoir est d’accueillir les gens avec respect. »
Claire marqua une pause.
« Et ce soir, vous venez de montrer publiquement que certaines personnes ont oublié ce que signifie ce mot. »
Victoria sentit plusieurs regards se tourner vers elle.
Elle détestait être observée autrement qu’avec admiration.
« Vous croyez pouvoir me donner des leçons parce que vous avez acheté un hôtel ? »
Claire répondit sans hausser la voix.
« Non. Je crois simplement que posséder de l’argent ne donne à personne le droit d’humilier les autres. »
Antoine s’interposa légèrement.
« Mesdames, je pense qu’il serait préférable de poursuivre cette discussion dans un endroit plus calme. »
Claire acquiesça.
« Très bien. »
Puis elle se tourna vers Victoria.
« Je vous demanderai simplement de rester disponible. Cet incident devra être examiné sérieusement. »
Victoria ricana.
« Vous allez appeler la police pour quelques éclaboussures ? »
Claire la fixa.
« Vous m’avez volontairement poussée dans une piscine. Je suis tombée à la renverse, à proximité d’un rebord en marbre. J’aurais pu me blesser gravement. »
Le visage de Victoria se contracta.
Pour la première fois, elle sembla mesurer la portée de son geste.
Claire poursuivit :
« Ce n’est pas parce que je suis remontée sans blessure grave que ce que vous avez fait est anodin. »
Puis elle suivit Antoine vers l’intérieur de l’hôtel.
Quelques minutes plus tard, Claire se trouvait dans un salon privé au dernier étage.
Une employée lui avait apporté des serviettes et une robe de chambre.
Ses cheveux étaient encore mouillés.
Elle avait refusé qu’on fasse venir un styliste ou qu’on lui apporte des vêtements de créateur.
Elle voulait simplement se sécher, récupérer ses affaires et réfléchir.
Antoine se tenait devant elle, visiblement bouleversé.
« Madame Moreau, je ne sais pas comment vous présenter mes excuses. »
Claire était assise dans un fauteuil.
« Commencez par me dire ce qui se passe réellement dans cet hôtel. »