Le directeur parut surpris.

« Pardon ? »

« Je veux comprendre pourquoi un serveur a peur de répondre honnêtement à une question simple. »

Antoine baissa les yeux.

« Nous avons traversé une période difficile. »

« Continuez. »

Il prit place sur un fauteuil en face d’elle.

« L’ancien groupe propriétaire nous imposait des objectifs financiers de plus en plus élevés. Nous avons réduit les effectifs, externalisé certains services et augmenté les tarifs. »

Claire l’écoutait attentivement.

« Et les salariés ? »

Antoine soupira.

« Certains ont mal vécu les changements. »

Claire fronça les sourcils.

« Mal vécu ? »

Il rectifia aussitôt.

« Les conditions de travail se sont dégradées. »

« Voilà une formulation plus précise. »

Antoine regarda ses mains.

« Je n’ai pas toujours eu la possibilité de décider. »

Claire secoua doucement la tête.

« Je comprends qu’un directeur soit soumis à des contraintes. Mais vous avez aussi la responsabilité d’alerter lorsqu’une situation devient inacceptable. »

Antoine acquiesça.

« Vous avez raison. »

Elle poursuivit :

« Savez-vous pourquoi j’ai acheté cet hôtel ? »

« Pour développer votre portefeuille immobilier, je suppose. »

Claire sourit tristement.

« C’est ce que tout le monde suppose. »

Elle se leva et s’approcha de la fenêtre.

Les lumières de Paris illuminaient son visage.

« Ma mère a travaillé ici. »

Antoine releva brusquement la tête.

« Vraiment ? »

« Pendant presque sept ans. »

« Je l’ignorais. »

« Elle s’appelait Sophie Moreau. »

Le directeur réfléchit.

Il était arrivé à l’hôtel plusieurs années après son départ.

« Je ne crois pas l’avoir connue. »

Claire hocha la tête.

« Elle a été humiliée ici, devant ses collègues, parce qu’une cliente avait perdu un bracelet. »

Antoine resta silencieux.

« On l’a accusée de vol. On a fouillé ses affaires. Puis on a retrouvé le bracelet dans la chambre de la cliente. »

Claire sentit l’émotion lui serrer la gorge.

« Personne ne lui a demandé pardon. »

Antoine baissa les yeux.

« Je suis désolé. »

« Ma mère est rentrée chez nous ce soir-là avec le sentiment de ne rien valoir. »

Elle se tourna vers lui.

« Je n’ai pas acheté cet hôtel pour me venger. Je l’ai acheté parce que je ne veux plus qu’une personne y vive ce qu’elle a vécu. »

Antoine semblait profondément touché.

« Je comprends mieux. »

Claire secoua la tête.

« Je l’espère. Parce que demain, nous allons commencer à changer certaines choses. »

Pendant ce temps, Victoria Delacroix avait quitté la terrasse.

Elle s’était installée dans une suite privée avec deux amies.

Son téléphone ne cessait de vibrer.

Plusieurs invités avaient diffusé de courtes vidéos de l’incident dans des conversations privées.

Un extrait montrait clairement le moment où elle poussait Claire.

Un autre capturait la révélation de son identité.

Victoria regardait les images avec colère.

« C’est ridicule ! »

L’une de ses amies, Camille, hésita.

« Victoria… Tu l’as quand même poussée dans l’eau. »

Victoria la fixa.

« Tu vas t’y mettre aussi ? »

« Je dis simplement que les images sont assez claires. »

« Cette fille m’a provoquée ! »

Camille fronça les sourcils.

« Comment ? »

Victoria ne répondit pas.

Son autre amie, Inès, observait son téléphone.

« Victoria, il faut que tu voies ça. »

« Quoi encore ? »

Inès lui montra un article consacré à Moreau Patrimoine.

On y évoquait une société d’investissement indépendante, spécialisée dans la rénovation d’hôtels et d’immeubles prestigieux.

Plusieurs acquisitions récentes étaient mentionnées.

Le nom de Claire Moreau figurait parmi les dirigeants.

Victoria parcourut les informations.

Son visage pâlit.

« Elle possède vraiment cet hôtel ? »

Inès acquiesça.

« Apparemment, oui. »

Victoria se leva brusquement.

« C’est impossible. Elle a vingt-quatre ans ! »

Camille soupira.

« Son âge ne change rien. »

Victoria regarda de nouveau les images.

Sa colère se transforma lentement en inquiétude.

Elle réalisa que son geste avait peut-être été filmé par plusieurs dizaines de personnes.

Et surtout, elle commença à comprendre que son nom de famille ne suffirait peut-être pas à la protéger.

Le lendemain matin, Claire arriva dans les bureaux administratifs de l’hôtel.

Elle portait un tailleur sobre couleur crème.

Ses cheveux étaient attachés.

Son visage ne montrait aucune trace de l’incident de la veille, à l’exception d’une petite marque sur son bras.

Antoine l’attendait avec plusieurs responsables.

Une réunion exceptionnelle avait été organisée.

Claire prit place au bout de la table.

« Bonjour à tous. »

Les participants répondirent poliment.

Elle ouvrit un dossier.

« Avant de parler des projets financiers, je souhaite aborder les conditions de travail. »

Plusieurs responsables échangèrent des regards surpris.

Claire poursuivit :

« Je veux un audit indépendant des horaires, des rémunérations, des signalements internes et des procédures de traitement des plaintes. »

Antoine prit des notes.

« Bien entendu. »

« Je souhaite également rencontrer les représentants du personnel et les responsables des services sans passer exclusivement par la direction générale. »

Un responsable des opérations fronça les sourcils.

« Madame Moreau, cela pourrait créer des tensions. »

Claire le regarda.

« Si entendre les salariés crée des tensions, c’est probablement que certaines choses méritent d’être entendues. »

Personne ne répondit.

Elle continua :

« L’hôtel restera un établissement prestigieux. Nous maintiendrons des exigences élevées en matière de service. Mais l’excellence ne signifie pas la soumission. »

Antoine acquiesça.

« Je suis d’accord. »

Claire referma son dossier.

« Bien. Nous avons beaucoup de travail. »

Mais alors que la réunion semblait terminée, son téléphone vibra.

Un message venait d’arriver.

Il provenait de son avocate.

Claire, nous devons parler immédiatement. Nous avons découvert quelque chose d’inquiétant dans les anciens comptes de l’hôtel.

Claire fixa l’écran.

Quelques secondes plus tard, un second message apparut.

Le nom de Delacroix figure dans plusieurs documents.

Elle releva lentement la tête.

Le père de Victoria.

L’ancien groupe propriétaire.

Et l’Hôtel des Lumières.

Tout cela était-il lié ?