Puis Henri tomba gravement malade.

Il fut hospitalisé pendant plusieurs semaines.

Marguerite se retrouva seule à gérer les créanciers, les employés et les clients.

Elle travaillait jour et nuit.

Dormait rarement.

Mangeait presque rien.

« J’étais épuisée », murmura-t-elle.

Sophie l’écoutait attentivement.

« Une nuit, je suis restée seule dans le bureau après le départ de tout le monde. »

Marguerite baissa les yeux.

« Je venais de recevoir une lettre de la banque. Nous risquions de perdre l’hôtel. »

Elle marqua une pause.

« J’ai commencé à pleurer. »

Claire était revenue chercher son manteau oublié dans le vestiaire.

En passant près du bureau, elle avait entendu Marguerite.

Elle avait frappé doucement.

« Madame Delacroix ? »

Marguerite avait tenté de se ressaisir.

« Tout va bien, Claire. Rentrez chez vous. »

Mais la jeune employée était restée.

Elle avait posé une tasse de thé sur le bureau.

Puis elle s’était assise.

Sans poser de questions.

Sans demander d’explications.

Elle avait simplement attendu.

Finalement, Marguerite lui avait confié ses inquiétudes.

La maladie d’Henri.

Les dettes.

La peur de perdre le travail de ses employés.

Claire l’avait écoutée jusqu’au bout.

Puis elle avait prononcé une phrase que Marguerite n’avait jamais oubliée.

« Madame, vous avez passé votre vie à accueillir des gens chez vous. Vous avez peut-être le droit, vous aussi, de demander qu’on vous aide. »

Sophie sentit les larmes monter.

Cela ressemblait tellement à sa mère.

Marguerite poursuivit.

Claire avait proposé de contacter plusieurs anciens clients qui appréciaient l’établissement.

Elle avait suggéré de solliciter des fournisseurs pour obtenir des délais.

Elle avait même organisé, avec l’accord de Marguerite, une réunion du personnel afin de chercher des solutions collectives.

« Votre mère n’a pas sauvé l’hôtel seule », précisa Marguerite. « Mais elle m’a empêchée de renoncer. »

Grâce aux efforts des employés, aux négociations avec les créanciers et à un nouvel investissement, l’hôtel avait finalement survécu.

Henri s’était rétabli.

Et quelques années plus tard, l’entreprise avait commencé son expansion.

Marguerite regarda Sophie.

« Sans Claire, j’aurais peut-être fermé les portes cette nuit-là. »

Sophie baissa les yeux vers la photographie.

« Maman ne m’a jamais raconté cette histoire. »

Marguerite sourit tristement.

« Elle n’en tirait aucune fierté particulière. Elle disait qu’elle avait simplement aidé une amie. »

Sophie essuya une larme.

« C’était bien elle. »

Mais Marguerite n’avait pas terminé.

Quelques années plus tard, Claire avait quitté l’hôtel après avoir rencontré celui qui deviendrait le père de Sophie.

Elle avait changé de travail.

Puis de quartier.

Les deux femmes avaient continué à échanger des lettres pendant un temps.

Mais la vie les avait progressivement éloignées.

Lorsque Claire était tombée malade, Marguerite l’avait appris tardivement.

Elle lui avait écrit.

Claire lui avait répondu.

Et dans l’une de ses dernières lettres, elle avait évoqué sa fille.

« Elle m’a parlé de vous, Sophie. »

La jeune femme releva la tête.

Marguerite ouvrit l’enveloppe jaunie.

Elle en sortit une feuille pliée.

« Voici ce qu’elle m’a écrit. »

Sophie reconnut immédiatement l’écriture de sa mère.

Marguerite lui tendit la lettre.

Les mains tremblantes, Sophie commença à lire.

« Ma chère Marguerite,

Cela me fait plaisir de savoir que l’hôtel continue à prospérer.

Je repense parfois à nos années de travail.

Nous étions jeunes, fatiguées, souvent inquiètes, mais nous avons connu de beaux moments.

Aujourd’hui, ma santé est plus fragile.

Je ne sais pas exactement ce que l’avenir me réserve.

Mais j’ai une fille merveilleuse.

Elle s’appelle Sophie.

Elle est courageuse, attentive et parfois trop généreuse pour son propre bien.

Elle rêve de devenir infirmière.

Je crois qu’elle possède cette qualité rare qui permet de rassurer les gens lorsqu’ils ont peur.

Je voudrais tellement la voir réaliser ce rêve.

Si un jour nos chemins se croisent de nouveau, j’espère que vous lui raconterez que sa mère a été heureuse de travailler à vos côtés.

Et surtout, rappelez-lui de ne jamais avoir honte de sa gentillesse.

C’est peut-être la plus grande force que je lui ai transmise.

Avec toute mon affection,

Claire. »

Sophie ne parvint pas à terminer sans pleurer.

Elle posa la lettre contre sa poitrine.

Pendant plusieurs minutes, Marguerite resta silencieuse.

Puis elle lui prit doucement la main.

« J’ai voulu retrouver votre mère avant sa mort. »

Sa voix se brisa.

« Mais je suis arrivée trop tard. »

Sophie secoua la tête.

« Vous ne pouviez pas savoir. »

Marguerite baissa les yeux.

« J’aurais pu essayer davantage. »

Sophie pensa aux dernières années de maladie de Claire.

Aux journées de travail.

Aux nuits à l’hôpital.

Aux factures.

À la fatigue.

Elle aurait voulu que sa mère ait eu moins de soucis.

Mais elle savait aussi que Claire n’aurait jamais souhaité transformer ses anciennes amitiés en obligations financières.

Sophie regarda Marguerite.

« Elle aurait été heureuse de vous revoir. »

La vieille femme se mit à pleurer.

« Je l’espère. »

Après un long silence, Marguerite reprit.

« Sophie, votre mère ne m’a jamais demandé d’argent. Mais elle m’a confié son plus grand souhait. »

La jeune femme baissa les yeux.

« Que je devienne infirmière. »

Marguerite acquiesça.

« Oui. »

Elle ouvrit un second dossier.

« Le groupe Delacroix possède une fondation qui finance chaque année plusieurs projets de formation et d’insertion professionnelle. »

Sophie leva la tête.

« Une fondation ? »

« Oui. Et je voudrais vous aider à constituer un dossier pour reprendre vos études. »

Sophie secoua immédiatement la tête.

« Madame, je ne veux pas profiter de votre générosité. »

Marguerite sourit.

« Vous n’en profiterez pas. Vous devrez travailler, réussir les examens et respecter les critères de sélection. »

Elle ajouta doucement :

« Je peux ouvrir une porte. Je ne peux pas marcher à votre place. »

Sophie regarda la lettre de sa mère.

Puis Marguerite.

« Je ne sais pas si j’en suis capable. »

La vieille dame sourit.

« Votre mère, elle, n’en doutait pas. »

Sophie éclata en sanglots.

Marguerite la prit dans ses bras.