PARTIE 2 — LA PROPRIÉTAIRE QUE LE PALACE AVAIT OUBLIÉE
Victoria Moreau fixa son téléphone pendant plusieurs secondes.
Le message venait du secrétariat de la présidence du groupe hôtelier Delacroix.
Il annonçait la présence de Marguerite Delacroix dans le hall principal.
Victoria sentit une sueur froide lui parcourir le dos.
Marguerite Delacroix.
Ce nom figurait dans tous les documents historiques du palace.
Il apparaissait sur les portraits anciens du conseil d’administration.
Sur les archives de la fondation familiale.
Et sur les actes fondateurs de l’entreprise.
Mais la plupart des employés actuels ne l’avaient jamais rencontrée.
Depuis près de quinze ans, Marguerite vivait à l’écart de la vie publique.
À la suite du décès de son mari, Henri Delacroix, elle avait progressivement laissé la direction du groupe à son fils, Antoine.
Les journaux évoquaient parfois son immense fortune.
Ses propriétés.
Ses participations dans plusieurs hôtels historiques.
Mais les photographies récentes étaient rares.
Victoria connaissait parfaitement son nom.
Elle n’avait simplement jamais imaginé que cette femme âgée, vêtue d’un manteau usé, puisse être la personne qui avait contribué à bâtir le palace.
La directrice regarda le canapé.
Marguerite était toujours assise.
Son visage était calme.
Sophie se tenait à côté d’elle.
Victoria sentit ses jambes faiblir.
Elle s’approcha.
« Madame… »
Marguerite leva lentement les yeux.
« Oui, madame Moreau ? »
Victoria s’arrêta.
La vieille femme connaissait son nom.
« Vous êtes… madame Delacroix ? »
Marguerite hocha la tête.
« C’est bien moi. »
Victoria déglutit.
« Je… je ne vous avais pas reconnue. »
Marguerite regarda les invités qui recommençaient timidement à circuler dans le hall.
Puis elle répondit :
« C’est précisément ce que j’avais remarqué. »
Victoria tenta de sourire.
« Madame Delacroix, si j’avais su… »
Marguerite l’interrompit doucement.
« Si vous aviez su quoi ? »
Victoria hésita.
« Qui vous étiez. »
La vieille dame resta silencieuse.
Puis elle posa une question simple.
« M’auriez-vous traitée différemment ? »
Victoria baissa les yeux.
« Naturellement. »
Marguerite hocha lentement la tête.
« Voilà donc le problème. »
Sophie observait la scène sans comprendre entièrement ce qui se passait.
Marguerite se tourna vers elle.
« Sophie, vous savez ce qu’est cet hôtel ? »
La jeune femme répondit timidement :
« Le Royal Delacroix, madame. »
« Oui. Mais savez-vous comment il a commencé ? »
Sophie secoua la tête.
Marguerite sourit.
« Avec une petite pension de famille et beaucoup de travail. »
Elle regarda les immenses lustres.
« Mon mari et moi n’avions presque rien lorsque nous avons commencé. »
Victoria restait immobile.
Marguerite poursuivit.
« Henri réparait lui-même les meubles. Je préparais les petits-déjeuners. Et lorsque nous manquions de personnel, je nettoyais les chambres. »
Sophie ouvrit légèrement les yeux.
« Vous étiez femme de chambre ? »
Marguerite sourit.
« Bien avant vous, ma chère. »
Elle baissa les yeux vers l’uniforme bordeaux.
« À l’époque, nous n’avions même pas de jolis uniformes. »
Sophie laissa échapper un petit rire malgré son inquiétude.
Marguerite lui prit la main.
« Les établissements de luxe peuvent oublier d’où ils viennent. Moi, non. »
À cet instant, les portes de l’ascenseur privé s’ouvrirent.
Un homme d’une cinquantaine d’années traversa le hall.
Il portait un costume bleu nuit parfaitement ajusté.
Ses cheveux grisonnaient légèrement au niveau des tempes.
Deux collaborateurs l’accompagnaient.
C’était Antoine Delacroix, président du groupe hôtelier familial.
Il aperçut immédiatement Marguerite.
« Maman ? »
Il accéléra le pas.
« Mais qu’est-ce que tu fais ici ? »
Il l’embrassa sur les deux joues.
Puis remarqua son sac abîmé et sa posture fatiguée.
« Tu es blessée ? »
Marguerite secoua la tête.
« Rien de grave. Une petite chute. »
Antoine se redressa.
« Comment ça, une chute ? »
Il regarda Victoria.
« Que s’est-il passé ? »
Victoria ouvrit la bouche.
Mais Marguerite répondit avant elle.
« Une cliente m’a bousculée. Je suis tombée. Cette jeune femme m’a aidée. »
Elle désigna Sophie.
Antoine se tourna vers elle.
« Merci, mademoiselle. »
Sophie baissa légèrement la tête.
« Je n’ai rien fait d’extraordinaire, monsieur. »
Marguerite sourit.
« C’est exactement ce qu’une personne extraordinaire dirait. »
Puis son visage redevint sérieux.
« Malheureusement, cette jeune femme vient d’être licenciée pour m’avoir aidée. »
Antoine se figea.
« Pardon ? »
Marguerite désigna Victoria.
« Madame Moreau lui a retiré son badge devant les clients. »
Antoine regarda la directrice.
« Est-ce exact ? »
Victoria sentit sa gorge se nouer.
« Monsieur Delacroix, il y a eu un malentendu. »
Antoine resta calme.
« Je vous demande si vous avez licencié Sophie Laurent. »
Victoria baissa les yeux.
« Oui. »
« Pour avoir aidé ma mère ? »
« Je ne savais pas qu’il s’agissait de votre mère. »
Un silence pesant suivit cette réponse.
Antoine regarda Victoria longuement.
Puis il demanda :
« Et si cette dame n’avait pas été ma mère ? »
Victoria ne répondit pas.
Marguerite intervint.
« Antoine, je voudrais que tu demandes la conservation des images des caméras. »
Il hocha la tête.
« Bien sûr. »
« Et je souhaite que les ressources humaines examinent les pratiques de management de cet établissement. »
Victoria pâlit davantage.
« Madame Delacroix, je vous assure que… »
Marguerite leva doucement la main.
« Ce soir, je n’ai pas besoin d’assurances. J’ai besoin de faits. »
Antoine se tourna vers son assistant.
« Faites prévenir la direction des ressources humaines et notre responsable de la conformité. »
L’assistant acquiesça et s’éloigna.
Victoria regardait désormais Sophie avec une inquiétude nouvelle.
La jeune femme ne savait pas quoi penser.
Quelques minutes plus tôt, elle était certaine de devoir quitter le palace sans emploi.
Maintenant, le président du groupe se tenait devant elle.
Et la fondatrice historique lui tenait toujours la main.
Antoine s’approcha.
« Sophie, depuis combien de temps travaillez-vous ici ? »
« Dix-huit mois, monsieur. »
« Avez-vous déjà reçu un avertissement disciplinaire ? »