« Non, monsieur. »
« Des plaintes de clients ? »
« Pas à ma connaissance. »
Il hocha la tête.
« Votre licenciement sera immédiatement suspendu, et vos droits seront préservés pendant l’examen de la situation. »
Sophie sentit les larmes lui monter aux yeux.
« Merci, monsieur. »
Marguerite la regarda.
« Vous n’avez pas à remercier quelqu’un parce qu’il répare une injustice. »
Sophie sourit timidement.
« Je ne sais pas quoi dire. »
La vieille femme posa sa main sur la sienne.
« Alors ne dites rien pour le moment. »
Puis elle demanda :
« Sophie, avez-vous dit que votre mère s’appelait Claire Laurent ? »
Sophie hocha la tête.
« Oui. »
Marguerite hésita.
« Est-elle toujours en vie ? »
Le visage de Sophie se ferma.
« Non, madame. Elle est décédée il y a trois ans. »
Marguerite porta une main à sa poitrine.
« Oh… »
Antoine remarqua immédiatement son émotion.
« Maman ? »
Marguerite secoua la tête.
« Ce n’est rien. »
Mais sa voix tremblait.
Elle regarda Sophie avec une intensité nouvelle.
« Votre mère travaillait-elle dans l’hôtellerie ? »
« Oui. Pendant de nombreuses années. »
« Dans quel établissement ? »
Sophie réfléchit.
« Plusieurs. Mais je crois qu’elle a travaillé dans un hôtel près de l’avenue Montaigne quand elle était jeune. »
Marguerite ferma les yeux.
« Le Grand Hôtel Saint-Clair ? »
Sophie fronça les sourcils.
« Oui… Je crois que c’était ce nom. »
La vieille femme se mit à pleurer.
Antoine s’agenouilla près d’elle.
« Maman, qu’est-ce qui se passe ? »
Marguerite regarda Sophie.
Puis elle prononça des mots que personne dans le hall ne s’attendait à entendre.
« Cette jeune femme est la fille de Claire. »
Antoine resta immobile.
« Claire Laurent ? »
Marguerite hocha la tête.
« Oui. »
Son fils regarda Sophie avec stupeur.
Et pour la première fois, la jeune femme comprit que sa mère avait peut-être eu une place importante dans l’histoire de cette famille.
« Vous connaissiez maman ? » demanda-t-elle.
Marguerite essuya ses larmes.
« Ma chère enfant… »
Elle s’interrompit.
Puis, d’une voix brisée :
« Votre mère m’a sauvée lorsque tout le monde m’avait abandonnée. »
Sophie sentit son cœur s’arrêter.
« Quoi ? »
Marguerite prit une longue inspiration.
« Et il y a quelque chose qu’elle m’a demandé de faire pour vous. »
Antoine regarda sa mère.
« Tu ne m’as jamais parlé de cette promesse. »
Marguerite baissa les yeux.
« Parce que j’espérais avoir le temps de la tenir avant qu’il soit trop tard. »
PARTIE 3 — LE SECRET DE CLAIRE LAURENT
Le lendemain matin, Sophie reçut un appel du secrétariat d’Antoine Delacroix.
On lui proposait un rendez-vous privé avec Marguerite dans les appartements familiaux situés au dernier étage du palace.
Sophie hésita longtemps.
Elle n’avait presque pas dormi.
Les événements de la veille tournaient sans cesse dans sa tête.
La chute.
Les affaires éparpillées sur le marbre.
Le regard méprisant de Victoria.
Le badge arraché.
Puis cette révélation improbable.
Marguerite Delacroix connaissait sa mère.
Et prétendait lui devoir quelque chose.
Sophie arriva au palace à dix heures.
Cette fois, elle entra par la porte principale.
Un réceptionniste l’accueillit avec un sourire respectueux.
Un employé l’accompagna jusqu’à l’ascenseur privé.
Elle se sentait mal à l’aise.
Elle avait passé dix-huit mois à circuler dans les couloirs réservés au personnel.
Elle connaissait les ascenseurs de service.
Les réserves de linge.
Les bureaux administratifs.
Mais elle n’avait jamais été invitée dans les appartements familiaux.
Lorsque les portes s’ouvrirent, elle découvrit un salon immense.
De grandes fenêtres donnaient sur les toits de Paris.
Une bibliothèque couvrait tout un mur.
Des fauteuils anciens entouraient une table basse.
Sur une cheminée reposaient plusieurs photographies de famille.
Marguerite était assise près de la fenêtre.
Elle portait une robe simple, un gilet en laine et ses cheveux blancs soigneusement coiffés.
Elle sourit en apercevant Sophie.
« Bonjour, ma chère. »
« Bonjour, madame. »
« Venez vous asseoir. »
Sophie s’installa timidement.
Une employée apporta du thé.
Marguerite attendit qu’elles soient seules.
Puis elle prit une petite boîte en bois posée sur la table.
« Avant de vous raconter ce qui s’est passé, je voudrais vous montrer quelque chose. »
Elle ouvrit la boîte.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs photographies anciennes, un petit carnet et une enveloppe jaunie.
Marguerite sortit une photographie.
Elle la tendit à Sophie.
La jeune femme se pencha.
Elle vit une femme d’environ vingt-cinq ans, aux cheveux bruns, portant un uniforme de femme de chambre.
À côté d’elle se tenait Marguerite, beaucoup plus jeune.
Elles souriaient toutes les deux devant un petit hôtel.
Sophie porta une main à sa bouche.
« C’est maman. »
Marguerite hocha la tête.
« Oui. »
Sophie prit la photographie avec précaution.
Sa mère semblait si jeune.
Si heureuse.
« Je n’ai jamais vu cette photo. »
Marguerite sourit tristement.
« Elle date d’il y a trente ans. »
Sophie leva les yeux.
« Que s’est-il passé ? »
Marguerite regarda longuement le jardin intérieur visible depuis la fenêtre.
Puis elle commença.
À l’époque, Henri et Marguerite Delacroix n’étaient pas encore à la tête d’un groupe hôtelier.
Ils exploitaient un petit établissement familial près de l’avenue Montaigne.
L’hôtel comptait trente chambres.
Les affaires étaient modestes.
Henri s’occupait des comptes et de la réception.
Marguerite supervisait les chambres.
Leur fils Antoine était encore adolescent.
Et Claire Laurent, alors âgée de vingt-quatre ans, travaillait comme femme de chambre.
« Votre mère était la personne la plus généreuse que j’aie jamais rencontrée », expliqua Marguerite.
Sophie sourit à travers ses larmes.
« Elle l’était encore quand j’étais petite. »
Marguerite acquiesça.
« Elle remarquait toujours ce que les autres préféraient ignorer. »
Un hiver, l’établissement traversa une période très difficile.
Une série de travaux imprévus avait épuisé les finances.
Plusieurs clients importants avaient annulé leurs réservations.
Henri cherchait désespérément de nouveaux investisseurs.
Marguerite, de son côté, tentait de maintenir l’hôtel ouvert.