Mom, arrête ton cirque devant tout le monde. Tu te donnes en spectacle. Tu as soixante-quatre ans, tu n’as plus toute ta tête pour gérer un domaine pareil. C’est trop grand pour toi, tu vas te laisser déborder par l’entretien, les impôts, la sécurité. Nous sommes venus ici pour t’aider, pour faire vivre cette maison !

M’aider ? demandai-je doucement. En me reléguant dans une chambre sans vue de dix mètres carrés pendant que des étrangers dorment dans mon lit ?

Ces étrangers sont ma belle-famille ! cria-t-il. Ils font partie de ma vie ! Et cette maison me reviendra tôt ou tard ! Pourquoi attendre que tu sois dans une tombe pour qu’on puisse en profiter ? C’est absurde ! Tu es égoïste, tu l’as toujours été !

La violence de ses mots flotta dans l’air, lourde et venimeuse. Melissa esquissa un ricanement approbateur, tandis que Carol hochait la tête avec une condescendance méprisante.

Vous voyez, Eleanor, dit Carol d’un ton mielleux mais tranchant, les personnes de votre âge finissent toujours par s’accrocher matériellement à des choses qui les dépassent. C’est pathétique. Brandon est un homme d’affaires brillant. Il sait comment structurer ce patrimoine. Vous devriez le remercier au lieu de jouer les martyres.

Un homme d’affaires brillant, répétai-je. Est-ce l’homme d’affaires qui a fait faillite il y a quatre ans et dont j’ai remboursé les trois cent mille dollars de passif pour lui éviter la prison pour dettes ? Ou est-ce le fils modèle à qui j’ai donné soixante-quinze mille dollars pour l’apport de sa maison de banlieue ?

Brandon pâlit visiblement.

Mom, tais-toi ! Ça n’a rien à voir !

Au contraire, Brandon. Cela a tout à voir. Tu as confondu mon amour maternel avec une faiblesse. Tu as cru que parce que je te protégeais de tes propres erreurs, j’étais incapable de voir le prédateur médiocre que tu devenais.

Tu n’as plus le choix de toute façon ! hurla-t-il, perdant totalement son sang-froid devant sa belle-famille médusée par mon affrontement. Tu crois que tu es la seule à savoir jouer avec les papiers ? Cette maison est déjà sous contrôle !

Vraiment ? demandai-je en croisant les bras. Éclaire ma lanterne, mon fils. Comment un bien acquis hier matin pourrait-il être sous ton contrôle ?

Brandon jeta un regard triomphant à Dennis et Carol, puis planta ses yeux dans les miens.

Tu n’es plus en état de prendre des décisions légales, Eleanor. Une procuration générale a été déposée hier. Tu m’as cédé l’autorité exclusive sur tes biens immobiliers. Le transfert vers la fiducie familiale est en cours. Que tu le veuilles ou non, je suis le représentant légal de cette maison. Alors maintenant, tu montes dans cette petite chambre, tu te calmes, et tu laisses les gens normaux profiter de leur séjour. Sinon, je te fais interner dès la semaine prochaine pour instabilité psychologique.

CHAPITRE 5

Un silence sépulcral s’abattit sur la pièce. Même les enfants de la sœur de Melissa cessèrent de chuchoter, sentant la gravité de l’instant.

Dennis esquissa un sourire satisfait.

Tu vois, Eleanor ? Quand les jeunes prennent les choses en main, tout va plus vite. Tu devrais te réjouir d’avoir un fils aussi prévoyant.

Je ne répondis rien. Je m’avançai vers la console en marbre située près de la baie vitrée. Là reposait un plateau en argent avec une bouteille d’eau minérale et quelques verres en cristal.

Je versai lentement un verre d’eau, le bruit limpide du liquide brisant la tension insoutenable.

Brandon, dis-je d’une voix d’un calme absolu, tu viens de commettre l’erreur la plus coûteuse de ton existence.

Qu’est-ce que tu racontes ? ricana-t-il, bien qu’une lueur d’inquiétude commençât à poindre au fond de ses prunelles.

Je levai mon verre.

Voici mon verre de bienvenue.

À cet instant précis, la porte dérobée de la bibliothèque s’ouvrit dans un claquement sec. Maître Delacroix apparut le premier, tenant son dossier épais sous le bras, suivi immédiatement par le sergent Miller, la main posée avec fermeté sur son ceinturon d’intervention, et par Nora Bell, le visage impassible.

Le visage de Brandon se décomposa instantanément. Tout son corps sembla se vider de sa substance. À ses côtés, Carol poussa un petit cri étouffé et porta les mains à sa bouche, ses yeux exorbités fixant l’uniforme de police.

Q… qu’est-ce que c’est que ça ? bafouilla Brandon en reculant d’un pas.

Brandon Sterling ? prononça le sergent Miller d’une voix d’acier en s’avançant au centre de la pièce. Et Carol Vance ?

Carol… Vance ? répéta Dennis, se tournant vers sa femme avec un regard égaré. Pourquoi il t’appelle Vance ? Ton nom de jeune fille ? Qu’est-ce qui se passe ici bordel ?

Silence, Dennis ! cria presque Carol, la voix brisée par une panique irrépressible.

Madame Brandon Sterling, ainsi que monsieur Brandon Sterling, continua Maître Delacroix en ouvrant son classeur, je vous notifie par la présente le constat officiel d’infraction flagrante pour tentative d’escroquerie immobilière, faux en écriture publique et usage de faux.

Nora Bell s’avança à mes côtés, posant sur la table basse un ordinateur portable qu’elle ouvrit d’un geste précis.

Bonjour Brandon, dit-elle calmement. Tu te souviens du cabinet de ton notaire complaisant, Arthur Vance ? Un cousin éloigné de ta charmante belle-mère, si je ne m’abuse. Regarde l’écran.

D’un clic, Nora lança la lecture d’une vidéo de haute définition. On y voyait très clairement l’entrée du cabinet, l’horodatage de la veille à dix heures quatorze. Carol y apparaissait de profil, vêtue d’un imperméable sombre, tenant à la main une pochette en plastique contenant une copie du passeport d’Eleanor. On voyait ensuite Brandon lui chuchoter des instructions à l’oreille avant de la regarder entrer dans le bureau du notaire, pendant que lui-même restait dans le couloir à surveiller les allées et venues.

Puis, la séquence suivante montrait l’intérieur du bureau : Carol s’asseyant en face d’Arthur Vance, signant le registre de sa propre main en imitant les pleins et les déliés de ma signature, avant que le notaire n’appose son sceau sans exiger la présence physique de la véritable titulaire de la pièce d’identité.