Dominic s’approcha d’elle. Sans un mot, il rengaina son pistolet, passa une main protectrice derrière sa nuque et attira doucement son front contre son épaule. C’était un geste d’un abandon total, inconcevable pour l’homme d’affaires de fer que tout le pays craignait.

« Vous n’avez pas fui, » murmura-t-il contre ses cheveux.

« Je n’avais pas terminé ma journée de travail, monsieur Moretti, » répondit-elle d’une voix qui tremblait malgré elle.

Dominic laissa échapper un rire rauque, bref et sans joie, avant de se tourner vers son fils prostré sur le sol.

« Lève-toi, Julian. »

Le garçon tenta d’attraper la main de son père, mais Dominic recula d’un pas, laissant la main de son fils retomber dans le vide.

« Tu as choisi ton camp ce matin en versant ce poison sur le marbre, » dit Dominic, le ton désormais dénué de toute colère, empreint d’une froideur finale plus terrible que n’importe quelle condamnation à mort. « À l’aube, un cargo partira de Southampton pour l’Amérique du Sud. Tu seras à bord. Tu n’auras ni argent, ni nom, ni passeport Moretti. Si jamais tu remets les pieds sur le sol britannique, je donnerai l’ordre à mes hommes de te traiter exactement comme nous traitons les traîtres. »

« Papa, non ! Je t’en supplie ! C’est ma maison ! »

« Ce n’est plus ta maison. Tu n’es plus mon fils. »

Dominic frappa dans ses mains. Deux gardes entrèrent par la porte principale, indemnes mais armés jusqu’aux dents. Ils relevèrent Julian sous les aisselles et le traînèrent dehors tandis que ses supplications s’éteignaient dans la nuit pluvieuse du domaine.

Trois jours plus tard, le calme était revenu à Blackthorn Hall.

Les tapis avaient été remplacés. Les boiseries avaient été nettoyées, réparées et vernies à nouveau. Aucune trace de sang, aucune trace d’huile ne subsistait. Les autorités locales n’avaient posé aucune question ; deux berlines incendiées avaient été retrouvées dans une carrière désaffectée de l’Essex avec trois corps calcinés appartenant au milieu des trafiquants de drogue, et le dossier avait été classé parmi les règlements de comptes habituels des bas-fonds londoniens.

Eleanor était assise dans le bureau de Dominic, la cheville solidement emballée dans une attelle de contention moderne apportée par un spécialiste privé de Harley Street.

Dominic était assis derrière son immense bureau en noyer. Devant lui ne se trouvait plus le curriculum vitæ d’Eleanor, mais un ensemble de documents bancaires officiels ornés de sceaux notariaux.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Eleanor.

« L’acte de rachat de la propriété de votre mère dans le Kent, » répondit Dominic en faisant glisser les papiers vers elle avec un stylo plume en or. « Ainsi que l’apurement total des dettes du traiteur. Votre nom est vierge de toute obligation financière. »

Eleanor regarda les chiffres étourdissants inscrits sur le papier vélin. Ses mains se mirent à trembler.

« Je ne peux pas accepter cela. C’est… c’est une fortune. Mon contrat prévoyait un salaire, rien de plus. »

« Votre contrat prévoyait la gestion d’un personnel domestique, mademoiselle Hayes. Pas de sauver la vie du maître de maison ni de tenir tête à des tueurs à gages avec une béquille. »

Il se leva, contourna le meuble massif et s’appuya contre le bord du bureau, les bras croisés, fixant la jeune femme avec une attention dénuée de tout artifice.

« Si vous signez ces papiers, vous êtes libre de partir ce soir. Vous récupérez la maison de votre enfance. Vous pouvez rouvrir votre entreprise à Bath ou à Londres. Vous n’aurez plus jamais à recevoir d’ordres de qui que ce soit, et encore moins de moi. »

Eleanor sentit sa gorge se serrer. C’était tout ce dont elle avait rêvé pendant des années de labeur acharné, de nuits sans sommeil passées à éplucher des bilans comptables ruineux après la mort de sa mère. La liberté. La dignité retrouvée. La fin de la servitude.

Elle leva les yeux vers Dominic. L’homme n’était plus le patron distant et craint des premiers jours. Sous son armure d’élégance sombre et d’autorité implacable, elle voyait désormais la terrible solitude qui régnait sur Blackthorn Hall. Une solitude qu’il portait comme une pénitence depuis la mort de son épouse, et que la trahison de son fils avait scellée pour toujours.

« Et si je refuse de partir ? » demanda-t-elle doucement.

Un sourcil de Dominic se haussa avec cette ironie discrète qui lui était propre. « Pourquoi une femme intelligente voudrait-elle rester dans une maison où les sols sont glissants et les nuits trop bruyantes ? »

« Parce que ce domaine a besoin de quelqu’un qui ne s’enfuit pas quand le vernis s’écaille, » dit-elle en soutenant son regard sans ciller. « Et parce que vous avez beau être l’homme le plus puissant de cette ville, monsieur Moretti, vous êtes incapable de gérer cette propriété sans quelqu’un pour vous dire quand vous avez tort. »

Pour la première fois depuis qu’Eleanor avait franchi le seuil de Blackthorn Hall, le visage de Dominic Moretti s’éclaira d’un sourire véritable, franc et désarmant, qui effaça d’un coup les rides d’amertume autour de ses yeux gris.

Il tendit la main, non pas pour lui reprendre les documents, mais pour sceller un pacte nouveau.

« Les papiers restent valables, Eleanor. La maison de votre mère vous appartient, quoi que vous décidiez. Mais si vous restez… vos responsabilités ne se limiteront plus aux fleurs du vestibule. »

Eleanor posa sa main dans la sienne. La poigne était ferme, chaude, indéfectible.

« J’ai toujours préféré savoir exactement pour quoi je suis payée, Dominic. »

Dehors, le vent d’automne chassait les derniers nuages sombres au-dessus des tourelles de Blackthorn Hall, laissant percer une lumière claire et froide sur les dalles de marbre désormais immaculées.