« Et vous ? » demanda-t-elle, refusant de s’engager sur les marches.
« C’est chez moi, » répondit-il d’un ton sec, presque coupant. « Et ce sont mes dettes de famille que je dois éteindre. »
« Ils sont venus pour tuer, monsieur Moretti. Ils ne négocieront pas. »
Dominic eut un sourire sans joie, une expression prédatrice qui rappela à Eleanor pourquoi tout Londres le redoutait. « Qui vous parle de négocier ? »
Il referma la porte secrète sur elle avant qu’elle n’ait pu protester. Le loquet s’enclencha avec un claquement métallique définitif.
Eleanor resta seule dans le noir complet pendant trois secondes. La panique tenta de l’étouffer, mais elle reprit le contrôle de sa respiration. Elle alluma la torche de son vieux téléphone portable. L’escalier de pierre était raide, humide, glissant. Avec sa cheville meurtrie, la descente fut un calvaire. À chaque marche, une décharge électrique traversait sa jambe, mais l’adrénaline la maintenait debout.
Arrivée au premier palier souterrain, elle entendit des bruits de pas au-dessus de sa tête, à travers les voûtes de brique. Des voix aux accents slaves rugueux, des ordres brefs. Puis, la voix de Julian.
Julian était dans la maison. Il ne s’était pas échappé. Il était avec eux.
« Où est-il ? » criait le jeune homme, la voix brisée par l’hystérie et la terreur. « Il devait être dans le bureau ! Valmir, vous aviez promis de ne pas tirer sur les gardes ! »
Une gifle retentit, sèche comme un coup de fouet, suivie d’un gémissement de Julian.
« Tais-toi, petit imbécile, » cracha une voix rauque et caverneuse. « Ton père a déplacé les registres. Tu vas nous ouvrir le coffre mural maintenant, ou je te laisse ici avec deux balles dans les rotules pour qu’il te retrouve en morceaux. »
Eleanor s’immobilisa dans le conduit secret.
Le conduit passait juste derrière la fausse cheminée du salon où se trouvaient les intrus. Par une fente d’aération dissimulée par une grille de fonte forgée, elle pouvait voir la scène.
Julian était à genoux sur le tapis persan, le visage ensanglanté, tremblant de tous ses membres. Devant lui se tenaient trois hommes en tenues sombres, lourdement armés. L’un d’eux, grand, la mâchoire carrée et le crâne rasé, tenait un revolver braqué sur la tempe du jeune Moretti. Valmir Draga en personne.
Mais ce que les trois hommes ne voyaient pas, c’était l’ombre qui se tenait immobile dans l’encadrement obscur de la double porte du salon.
Dominic Moretti n’avait pas fui. Il n’avait même pas couru. Il attendait.
D’un mouvement d’une rapidité foudroyante, l’obscurité sembla s’animer. Le premier homme de main s’effondra avant même que le coup de feu ne claque, touché avec une précision chirurgicale. Le second tenta de faire pivoter son arme automatique, mais Dominic franchit la distance en deux enjambées félines, dévia le canon vers le sol où une rafale déchira le parquet, et lui brisa la trachée du plat de la paume.
Draga réagit en saisissant Julian par le col pour s’en faire un bouclier humain, son canon enfoncé contre la tempe du garçon.
« Lâche ton arme, Dominic ! » hurla Draga, les yeux exorbités par la fureur. « Lâche-la ou je lui fais sauter la cervelle sur ton tapis ! »
Dominic s’arrêta à cinq mètres. Son arme était pointée exactement sur l’œil gauche de Draga, sans que son bras ne tremble d’un millimètre. Son regard était d’une noirceur absolue, dépourvu de toute émotion humaine.
Julian pleurait, des larmes de terreur pure lavant le sang sur ses joues. « Papa… pardonne-moi… papa, aide-moi… »
« Tu as vendu notre nom, Julian, » dit Dominic, d’une voix si basse et posée qu’elle en devenait terrifiante au milieu des cadavres tièdes. « Tu as introduit ces chiens dans notre maison. Tu as blessé une femme sous notre protection. »
« Il va me tuer ! » hurla le garçon.
Draga resserra son étreinte. « Assez parlé de morale, Moretti ! Signe les cessions des quais et les bons de livraison pour Anvers. Tu as dix secondes. Après, ton lignage s’arrête ici. »
Eleanor, derrière la grille, vit quelque chose que les hommes ne pouvaient pas apercevoir depuis leur position : un bidon d’huile de paraffine, celui-là même que Julian avait utilisé le matin, était resté posé sur un guéridon d’angle juste au-dessus de la tête de Draga, oublié lors du nettoyage précipité. La grille de ventilation où elle se trouvait possédait une trappe de désembuage accessible depuis le passage.
Elle n’était pas un soldat. Elle n’était pas une criminelle. Elle n’était qu’une gestionnaire de maison dont la mère s’était battue jusqu’au dernier souffle contre la ruine. Mais elle connaissait la lâcheté de Julian et le sacrifice silencieux de Dominic.
Glissant son bras mince à travers l’ouverture de secours, elle utilisa le bout ferré de sa béquille pour pousser de toutes ses forces le lourd vase de bronze adjacent au bidon.
Le vase bascula avec fracas, entraînant le bidon métallique qui s’écrasa directement sur l’épaule de Draga. Le liquide huileux se déversa sur son visage et dans ses yeux.
Draga poussa un rugissement de bête aveuglée, son bras déviant d’une fraction de seconde.
Ce fut tout ce dont Dominic avait besoin.
Un unique coup de feu retentit. Draga bascula en arrière, s’effondrant lourdement contre la cheminée avant de glisser sur le sol, les yeux écarquillés vers le plafond à caissons. Il ne bougea plus.
Le silence retomba sur Blackthorn Hall, lourd, étouffant, saturé par l’odeur âcre de la poudre et de l’huile.
Julian resta à quatre pattes sur le tapis, convulsé par des sanglots incontrôlables, vomissant de terreur.
Dominic baissa lentement son arme. Il ne regarda même pas son fils. Ses yeux se tournèrent directement vers la grille de ventilation dans l’ombre.
« Eleanor, » dit-il simplement.
Elle poussa le panneau secret et émergea dans le salon, tenant péniblement son équilibre sur sa seule jambe valide. Elle était couverte de poussière de plâtre, les cheveux défaits, le visage pâle comme un linge, mais son regard ne vacillait pas.