« Il le protège de lui-même, » corrigea Arthur avec une pointe d’amertume. « Et il protège ce qu’il reste de cette famille. Julian s’est acoquiné avec de très mauvaises personnes ces six derniers mois. Des gens qui n’ont rien à voir avec la gestion stricte de son père. Des usuriers albanais, des trafiquants de Soho. Julian s’est endetté pour des sommes colossales au jeu. Il pensait pouvoir forcer son père à céder en créant un chaos permanent ici. »

Eleanor fronça les sourcils, reliant les pièces d’un puzzle qu’elle soupçonnait depuis son arrivée. « Il voulait me chasser pour que son père se concentre sur les affaires de la maison plutôt que sur ses propres manigances ? »

« Non, mademoiselle Hayes. Il voulait que monsieur Moretti perde patience et s’absente pour régler une affaire à Milan, afin d’ouvrir le coffre de la bibliothèque. Dans ce coffre se trouvent les actes de propriété des entrepôts portuaires de Felixstowe. Julian avait promis ces titres comme garantie à un homme du nom de Valmir Draga. »

Le nom flotta dans la pièce comme une condamnation. Même dans les journaux de seconde zone que lisait la mère d’Eleanor, le nom de Draga apparaissait parfois entre les lignes des faits divers les plus sordides de l’est londonien.

« Et votre chute dans l’escalier, » continua Arthur en baissant le ton, « devait créer la diversion parfaite. Si vous aviez été grièvement blessée ou pire, monsieur Moretti vous aurait accompagnée à l’hôpital universitaire de Londres. Julian aurait eu deux heures de totale liberté avec les caméras éteintes. »

Un frisson glacial parcourut l’échine d’Eleanor. Ce n’était pas un accès de colère puérile. Elle n’avait été qu’un pion sacrifiable sur l’échiquier d’une trahison familiale.

La nuit tomba rapidement, enveloppant Blackthorn Hall d’un manteau d’ombre impénétrable. Les lumières extérieures du parc s’éteignirent brusquement à vingt-trois heures.

Eleanor ne dormait pas. Assise dans le grand fauteuil de la bibliothèque du rez-de-chaussée où elle s’était réfugiée pour chercher des documents comptables qu’elle devait classer, elle perçut une anomalie. Pas un bruit de pas, mais une vibration ténue dans le plancher de chêne. Une porte de service qui se refermait sans son déclic habituel.

Elle éteignit la lampe de banquier verte sur le bureau.

À travers les rideaux de velours, une lueur fugitive balaya la pelouse. Deux silhouettes avançaient vers la façade ouest. Puis, une troisième. Elles ne portaient pas les imperméables des vigiles du domaine. Leurs mouvements étaient rapides, bas, tactiques.

Julian n’avait pas seulement prévu de voler les titres. Il avait déjà vendu l’accès.

Sans réfléchir à sa cheville bandée, Eleanor attrapa sa béquille et se traîna vers le couloir principal. Son cœur cognait contre ses côtes avec une violence inouïe. Il fallait prévenir Dominic.

Elle savait où il se trouvait à cette heure : dans son sanctuaire, au second étage, là où les portraits de son épouse défunte tapissaient les murs. Eleanor emprunta l’ascenseur de charge réservé au linge, évitant l’escalier d’honneur où elle aurait été une cible facile. Le grincement de la cabine métallique lui parut assourdissant dans la pénombre, mais l’appareil l’amena sans encombre au niveau supérieur.

Elle sortit sur le tapis épais du couloir privé. La porte du bureau de Dominic était entrouverte. Une faible lueur dorée s’en échappait.

Elle poussa le battant. « Monsieur Moretti… »

Dominic était debout devant sa baie vitrée, une arme de poing posée sur la table basse à portée de main. Il ne parut pas surpris de la voir, mais ses yeux s’adoucirent imperceptiblement d’un mélange de colère et de reproche.

« Je vous avais ordonné de rester couchée. »

« Ils sont dans le parc, » murmura-t-elle, à bout de souffle, appuyée de tout son poids sur son support de bois. « Trois hommes. Au niveau de l’orangerie. Les lumières extérieures ont été coupées. »

Dominic ne cilla pas. Il s’avança calmement vers elle, ramassa l’arme, vérifia le chargeur et la glissa sous son aisselle dans un holster discret.

« Je sais, » dit-il simplement.

« Vous le saviez ? »

« Valmir Draga est un prédateur prévisible. Dès l’instant où Julian a touché au panneau de sécurité ce matin pour vous faire tomber, Draga a reçu un signal automatique sur son propre serveur. Julian croyait couper les caméras ; en réalité, il activait une porte dérobée installée par les hommes de Draga il y a trois mois. »

Eleanor fixa Dominic avec stupeur. « Vous le saviez depuis trois mois et vous n’avez rien fait ? Vous m’avez laissée monter ces marches ce matin ? »

Une lueur de douleur sincère traversa les yeux d’acier de l’Italien. Il fit un pas vers elle, si près qu’elle dut lever la tête pour affronter son regard.

« Non. Je ne savais pas ce que Julian oserait faire pour créer cette brèche. Je pensais qu’il briserait une vitrine, qu’il simulerait un malaise, qu’il volerait ma voiture. Jamais je n’ai cru… » Sa voix se brisa légèrement, fait extraordinaire pour un homme de son envergure. « Jamais je n’ai imaginé qu’il s’en prendrait physiquement à quelqu’un d’innocent sous mon toit. C’est mon échec, Eleanor. Le mien, pas le vôtre. »

Avant qu’elle ne puisse répliquer, une détonation sourde retentit au rez-de-chaussée. Un coup de feu étouffé par un silencieux, suivi immédiatement par le fracas d’une porte blindée cédant sous une charge explosive contrôlée.

Dominic attrapa le bras d’Eleanor avec une autorité absolue. « Venez. »

Il l’entraîna non pas vers la sortie, mais vers le fond de la pièce, derrière un pan de boiserie sculptée. En pressant un loquet dissimulé dans le montant d’une bibliothèque, le panneau pivota sans un bruit, révélant une issue dérobée et un étroit escalier de pierre descendant dans les fondations du domaine.

« Descendez là. Vous atteindrez les anciens celliers sous la cave à vin. Il y a une issue qui mène directement aux bois par un tunnel de drainage. Arthur vous y attend avec un véhicule banalisé. »