Julian avait esquissé un rictus dédaigneux avant de monter l’escalier sans un mot de plus. Ce soir-là, Eleanor s’était promis qu’aucun caprice d’enfant gâté ne la ferait renoncer aux honoraires dont elle avait désespérément besoin pour honorer les dettes de sa mère.
Pendant trois semaines, la guerre s’était déroulée dans une courtoisie glaciale. Julian déplaçait les objets de collection pour l’accuser de négligence, laissait traîner des cendres de cigares cubains sur les tapis persans ou exigeait un café noir à trois heures du matin. Eleanor ne s’était jamais plainte. Elle réparait, nettoyait, préparait les plateaux avec un calme impassible qui semblait rendre l’héritier fou de rage.
Mais ce matin-là, dans l’aile est, le jeu venait de changer de nature.
Ce n’était plus une brimade puérile. En coupant la caméra de surveillance et en versant de l’huile de paraffine incolore sur le marbre immaculé au sommet de l’escalier de service, Julian avait franchi la limite du criminel. Si Eleanor s’était brisé la nuque, personne n’aurait pu contester la thèse d’un simple accident domestique.
Sur le sol froid, Eleanor retenait ses larmes tandis que la douleur lui broyait l’articulation. Les doigts de Dominic Moretti, trempés de cette substance grasse, se resserrèrent en un poing si dur que ses jointures blanchirent sous la peau mate.
« Arthur ! » rugit Dominic.
L’écho de sa voix fit trembler les portraits d’ancêtres génois le long de la galerie. Moins de dix secondes plus tard, le vieux majordome arrivait au pas de course, tenant un linge propre, suivi de deux gardes en costume noir que l’on ne voyait d’ordinaire que dans la guérite d’entrée.
« Faites venir le docteur Rossi immédiatement, » ordonna Dominic, la voix revenue à un niveau dangereusement bas, semblable au roulement lointain du tonnerre. « Et que personne n’entre ni ne sorte de la chambre de Julian. »
« Tout de suite, monsieur, » répondit Arthur d’une voix blanche.
Avant qu’Eleanor ne pût protester, Dominic glissa un bras puissant sous ses épaules et l’autre sous ses genoux. Il la souleva sans le moindre effort apparent. La proximité soudaine de cet homme intimidait Eleanor bien plus que la souffrance physique. Elle sentait la chaleur de son torse contre sa tempe, l’odeur subtile de bois de cèdre, de tabac cher et de pluie qui s’échappait de son veston.
« Vous n’avez pas à me porter, monsieur Moretti, » murmura-t-elle, les dents serrées.
« Taisez-vous, Eleanor. Vous perdez votre souffle. »
Il ne l’emmena pas dans la chambre de service exiguë située au rez-de-chaussée. Il traversa la rotonde et pénétra dans le salon d’hiver, la déposant avec une délicatesse infinie sur un canapé capitonné de cuir vert bouteille. Il retira lui-même sa chaussure gauche, découvrant une cheville déjà bleuie et enflée. Ses paumes étaient calleuses, mais son geste était sûr.
« Rien n’est brisé, » dit-il après avoir palpé l’os avec précision. « Mais les ligaments sont sévèrement distendus. Vous resterez immobile pendant deux semaines. »
« Je ne peux pas rester immobile. J’ai une maison à tenir. »
Dominic leva les yeux sur elle. Ses iris gris acier brillaient d’une intensité froide. « Vous ne nettoierez rien du tout. À partir de cette minute, vous n’êtes plus ma gouvernante. »
Le cœur d’Eleanor se serra violemment. « Vous me renvoyez ? Pour avoir glissé ? »
« Je ne vous renvoie pas. Je vous retire de la ligne de tir. Julian n’a pas voulu simplement vous faire peur. Il a voulu vous détruire pour me prouver qu’il a le contrôle de cette maison. Il se trompe. »
Il se releva de toute sa stature, réajusta sa veste et fit un signe de tête au docteur Rossi qui entrait avec sa mallette médicale.
« Prenez soin d’elle, Marco, » dit Dominic au médecin. « Donnez-lui des sédatifs si la douleur est trop vive. Je monte voir mon fils. »
Eleanor tenta de s’appuyer sur ses coudes. « Monsieur Moretti… attendez. Ne commettez pas d’irréparable. »
Dominic s’arrêta au seuil de la porte. Il ne se retourna pas entièrement, mais son profil semblait taillé dans la roche brute de Ligurie d’où venait son clan. « À Blackthorn Hall, mademoiselle Hayes, l’irréparable est déjà commis depuis onze ans. Aujourd’hui, je règle seulement la facture. »
Le docteur Rossi s’affaira autour de la cheville d’Eleanor, posant une attelle et injectant un analgésique qui engourdit peu à peu la douleur sourde. Pourtant, Eleanor restait tendue comme un arc. Par les fenêtres donnant sur la cour intérieure, elle vit deux berlines noires aux vitres teintées se garer en silence devant le péristyle. Des hommes aux manteaux longs en descendirent. Ce n’étaient pas des amis de Julian. Leurs visages durs et leurs démarches compactes trahissaient des hommes habitués à faire disparaître les traces.
À l’étage, aucun cri n’avait retenti. Aucun meuble ne s’était fracassé. Ce silence était mille fois plus terrifiant que n’importe quelle dispute de famille.
Vers seize heures, la pluie cessa, laissant la campagne anglaise plongée dans une brume crépusculaire. Le docteur Rossi était parti après avoir recommandé un repos absolu. Eleanor refusa d’aller dans sa chambre. Aidée d’une béquille en bois trouvée par Arthur, elle se hissa hors du canapé et s’installa près du petit bureau du salon d’hiver, incapable de rester passive.
Arthur entra, portant un service à thé en argent. Ses mains tremblaient légèrement lorsqu’il posa la tasse de porcelaine devant elle.
« Buvez cela, mademoiselle Hayes. Vous avez les lèvres blanches. »
« Que se passe-t-il là-haut, Arthur ? » demanda-t-elle à mi-voix. « Où est Julian ? »
Le vieux serviteur jeta un regard circonspect vers la porte entr’ouverte avant de soupirer. « Le jeune maître n’est plus dans sa chambre. Il a été transféré au pavillon de chasse, à l’extrémité est du domaine. Monsieur Moretti a confisqué ses téléphones, ses cartes bancaires et les clés de ses véhicules. »
« Il le séquestre ? »