Marcel s’affaira immédiatement avec la compresse froide et la vaseline, les mains tremblantes.
— Il frappe trop fort, Claire ! Il va lui décoller la rétine s’il continue à bloquer avec les bras !
Claire écarta doucement Marcel. Elle prit la mâchoire d’Álvaro entre ses deux mains nues, forçant le jeune homme à planter ses yeux dans les siens.
— Regarde-moi, Álvaro. Respire. Profondément. Est-ce qu’il t’a touché avec une frappe nette au menton ?
— Non… bafouilla Álvaro en crachant du sang dans le seau. Mais mes… mes bras sont en plomb. Il me casse les os à travers les gants.
— C’est ce qu’il veut, dit Claire d’une voix d’une netteté absolue, presque hypnotique au milieu du vacarme de l’arène. Il frappe pour te décourager. Regarde ses flancs. Regarde comment sa respiration devient saccadée quand il revient à sa position de base. Il a tout misé sur un KO rapide avant le cinquième round. Il n’a plus de jambes. Dès que le gong sonne, tu arrêtes de subir. Tu sors par sa gauche, là où il baisse son bras d’appui après son direct. La lame, Álvaro. Fais-le payer pour chaque coup qu’il a gaspillé.
Le coup de gong de la cinquième reprise résonna comme un glas.
Varga s’avança avec la certitude écrasante du prédateur qui sent la bête agoniser. Il arma son fameux crochet du droit, un coup destructeur qui avait envoyé dix adversaires au tapis. Le bras fendit l’air avec une violence meurtrière.
Mais cette fois, Álvaro ne bloqua pas.
Au moment précis où l’épaule de Varga se contractait, Álvaro pivota sur son pied avant d’un quart de tour, glissant sous le bras de son rival avec la fluidité exacte d’une ombre. L’énorme coup de Varga ne rencontra que le vide, emportant le colosse vers l’avant par son propre élan.
Dans le même mouvement, Álvaro déclencha son contre. Pas un coup large, pas un geste d’énervement : un direct du droit d’une précision chirurgicale, court, sec, propulsé par la rotation complète de la hanche, qui vint percuter la pointe du menton de Varga avec le bruit sec d’une branche de chêne qui se brise.
Le colosse vacilla. Ses yeux se révulsèrent une fraction de seconde. Un hoquet de stupeur parcourut les gradins.
Varga recula de deux pas chancelants, les bras ballants. Álvaro n’attendit pas. Suivant à la lettre les semaines d’entraînement acharné, il enchaîna sans précipitation : un crochet gauche foudroyant au foie qui vida l’air des poumons de son adversaire, immédiatement suivi d’un uppercut dévastateur qui fit claquer la tête de Varga vers l’arrière.
Le champion s’effondra sur la toile de tout son poids, soulevant un nuage de poussière blanche sous les projecteurs aveuglants.
Le silence qui tomba sur le Dôme de verre fut si soudain, si absolu, qu’on entendit distinctement l’arbitre commencer son décompte :
— Un… deux… trois…
Damien Salvat s’était levé d’un bond de son siège, le visage décomposé, les yeux exorbités d’incrédulité.
Varga essaya de se relever. Il planta ses gants dans le sol, glissa sur sa propre transpiration, retomba sur un genou, le regard totalement vitreux, incapable de trouver l’équilibre.
— Huit… neuf… dix ! Hors combat !
L’arène explosa en une clameur assourdissante. Les journalistes se bousculaient au bord du ring, les flashs des photographes crépitaient comme un orage d’été. Marcel pleurait à chaudes larmes, agrippé aux cordes rouges, tandis qu’Álvaro, titubant d’épuisement et de soulagement, levait un seul bras vers le plafond de verre.
L’arbitre s’approcha, saisit le poignet d’Álvaro et leva sa main gantée dans la lumière. Mais le jeune homme ne regardait pas la foule en délire, ni les caméras braquées sur sa tempe ensanglantée. Il se tourna vers son coin.
Claire était là. Elle ne sautait pas de joie. Elle ne criait pas. Elle tenait simplement l’éponge et la bouteille d’eau dans ses mains calmes, un léger hochement de tête en guise de salut.
Damien Salvat tenta de se faufiler discrètement vers la sortie des vestiaires, entouré de ses acolytes défaits. Mais Marcel, plus vif qu’il ne l’avait été depuis trente ans, lui barra le passage, brandissant sous le nez du promoteur le contrat officiel dument paraphé par la commission sportive.
— La dette est éteinte, Damien, dit le vieux coach d’une voix claire qui porta au-dessus du tumulte. Tu as signé devant témoins. Si tu remets un jour les pieds dans notre rue, c’est la police financière et les stups qui viendront visiter tes établissements.
Damien jeta un regard empoisonné à Claire par-dessus l’épaule de Marcel, cracha sur le sol ciré et disparut dans l’obscurité du couloir sans demander son reste.
Trois jours plus tard, le gymnase avait retrouvé son calme habituel.
La tempête médiatique était retombée aussi vite qu’elle était venue. Quelques sponsors locaux avaient proposé des sommes coquettes pour soutenir la carrière naissante d’Álvaro, garantissant la survie matérielle du club pour les dix prochaines années.
Il était six heures du matin. La première lueur grise de l’aube filtrait à travers les carreaux sales de la lucarne.
Álvaro entra dans la salle, son sac de sport sur l’épaule. Il avait encore des ecchymoses bleuâtres autour des yeux et un pansement sur l’arcade sourcilière, mais sa démarche n’avait plus rien de l’arrogance d’autrefois. Elle était solide, ancrée, paisible.
Au fond du gymnase, le vieux casier bleu-gris était grand ouvert.
Claire était là, vêtue d’un jean propre et d’une veste de laine simple. Elle ne tenait pas de balai. Elle tenait dans ses mains la paire de vieux gants bruns, ceux avec lesquels elle avait forgé sa légende quinze ans plus tôt.
Elle se tourna vers Álvaro lorsqu’elle entendit ses pas.
— Tu as mal aux côtes ? demanda-t-elle doucement.
— Un peu, répondit le jeune homme avec un sourire timide. Mais Marcel dit que les os se soudent plus forts là où ils ont été secoués.
Claire esquissa un sourire discret, le premier véritable sourire qu’Álvaro voyait sur son visage. Elle s’avança vers lui et lui tendit les gants bruns.
— Prends-les, dit-elle.