— Ferme-la, cracha Álvaro.

— Je ne suis pas venu pour me battre dans la poussière, poursuivit Damien en rajustant son écharpe. Je suis venu proposer un arrangement équitable. Vendredi prochain, au Dôme de verre, mon poulain Maxime Varga dispute la finale du tournoi régional des mi-lourds. Il lui manque un adversaire. Le titulaire officiel a malencontreusement glissé dans des escaliers ce matin. Le promoteur est à genoux. Le public veut du sang neuf.

Marcel pâlit davantage. Maxime Varga était un monstre d’efficacité froide, un boxeur d’origine slave aux vingt victoires professionnelles dont dix-huit par arrêt de l’arbitre, réputé pour détruire méthodiquement ses rivaux sous les ordres impitoyables du clan Salvat.

— Non, intervint Marcel. Álvaro n’a que dix-neuf ans. Il n’a pas encore le niveau d’un douze rounds contre un tueur pareil. Le combat de vendredi n’est pas homologué par notre ligue. C’est un piège.

— C’est un piège magnifique, ricana Damien. Cinquante mille euros pour le vainqueur. Si ton gamin l’emporte, j’annule la créance hypothécaire que je détiens encore sur les murs de ce gymnase. La vieille dette de Victor. Je vous laisse la salle, le ring, les photos, vos ridicules principes de martyrs, tout. Vous serez libres, définitivement.

Il s’approcha d’un pas de Claire, son regard se faisant venimeux.

— Mais si ton petit prodige perd… ou s’il refuse de monter sur le ring… je fais exécuter la saisie dès lundi matin. Ce club sera rasé pour faire un parking privé. Et ta fameuse photo, Martin, finira dans la benne à ordures, exactement là où elle aurait toujours dû rester. Vous avez quarante-huit heures pour signer le contrat.

Sans attendre de réponse, Damien tourna les talons, suivi de son ombre silencieuse. La porte claqua, faisant vibrer les carreaux fêlés des fenêtres hautes.

Un silence de plomb retomba sur la salle. Marcel s’effondra sur sa chaise de bois, tenant sa tête entre ses mains déformées par l’arthrose.

— C’est ma faute, gémit le vieil homme. J’avais signé une reconnaissance de dette personnelle auprès de Victor pour payer les arriérés de loyer il y a dix ans… Je pensais que Damien ne retrouverait jamais ce document. Il va tout détruire. Álvaro, tu ne dois pas y aller. Varga n’est pas un boxeur, c’est un boucher. Il a brisé la mâchoire de son dernier sparring-partner la semaine dernière. Si tu montes là-bas sans préparation, il te détruira la carrière avant même qu’elle ne commence.

— Je vais le faire, déclara Álvaro sans hésiter.

Claire posa enfin son balai contre le mur et s’avança vers le ring.

— Tu ne sais même pas ce que tu dis, gamin. Tu veux jouer les sauveurs parce que ton orgueil ne supporte pas qu’un type en costume vienne cracher sur ton terrain de jeu. La fierté ne bloque pas les crochets au menton.

— Vous voulez qu’on perde la salle ? cria Álvaro, la voix brisée par l’émotion. Vous voulez qu’il jette votre photo à la poubelle ? Après tout ce qu’on a fait pour que votre nom revienne sur ce mur ? Je m’en fous de Varga. Je m’en fous de ses vingt victoires. Je frappe plus vite que lui !

Claire monta sur le tablier du ring. Elle passa sous la deuxième corde d’un mouvement souple, presque instinctif, et s’arrêta au centre du carré de toile.

— Monte, ordonna-t-elle.

Álvaro la regarda, décontenancé.

— Quoi ?

— Monte sur le ring. Mets tes gants d’entraînement. Ceux de seize onces. Mets ton casque. Marcel, donne-lui le protège-dents.

— Claire, qu’est-ce que tu fabriques ? bredouilla Marcel en relevant la tête. Tu ne peux pas…

— Monte, répéta-t-elle, fixant Álvaro d’un œil d’acier. Tu veux affronter un prédateur dans cinq jours ? Montre-moi d’abord si tu es capable de toucher une femme de cinquante ans qui n’a pas combattu depuis quinze hivers.

Piqué au vif, son amour-propre d’athlète reprenant le dessus malgré le respect qu’il lui portait, Álvaro enfila rageusement ses gants, cracha dans son protège-dents et enjamba les cordes. Il sautillait sur place, les épaules rondes, le regard fixé sur Claire qui se tenait simplement debout, vêtue de son vieux jogging gris, les mains nues, sans gants, sans bandage, les poings simplement levés à hauteur de menton.

— Frappe, dit-elle. Comme si j’étais Varga. Ne retiens rien. Si tu retiens tes coups, je te vire de cette salle dans la seconde.

Álvaro hésita une seconde, puis envoya un direct du gauche pour tester la distance. Le coup fendit l’air à quelques millimètres du nez de Claire. D’un simple retrait de buste d’une fluidité surnaturelle, elle avait esquivé l’attaque.

Il enchaîna avec un doublé gauche-droite d’une rapidité foudroyante. Le vent de son gant effleura la tempe de Claire, mais sa tête avait déjà basculé sur le côté. Avant même qu’Álvaro n’ait pu ramener son bras droit en protection, la paume ouverte de Claire claqua sèchement contre son plexus solaire.

Le jeune homme perdit son souffle dans un sifflement rauque et recula de deux pas, les yeux écarquillés par la douleur et la surprise.

— Tu télégraphies tes coups comme un gamin d’école primaire, dit Claire sans respirer plus vite. Tu contractes l’épaule droite une demi-seconde avant d’armer ton direct. Un vrai pro te voit venir depuis le vestiaire. Tu combats pour faire mal, pas pour toucher. Et quand on veut faire mal à tout prix, on oublie d’exister entre les frappes. Recommence.

Pendant vingt minutes, sans jamais fermer les poings pour ne pas lui briser les os, Claire donna une leçon magistrale de boxe pure. Elle n’utilisait que des esquives rotatives, des déviations de la paume, des blocages au millimètre et des contre-attaques ouvertes qui venaient frapper Álvaro là où sa garde laissait des failles béantes : sous les côtes, à la base du cou, au creux de l’estomac. Le jeune homme s’épuisait à brasser du vent, ses frappes lourdes et furieuses se perdant dans le vide, tandis que la femme en gris bougeait avec l’économie gestuelle d’une horloge de précision.