À bout de souffle, les cuisses tremblantes d’acide lactique, Álvaro laissa tomber ses bras le long de son corps et tomba à genoux sur la toile usée.

— Vous… vous êtes intouchable, haleta-t-il, la tête basse.

Claire baissa les mains. Elle avait une mèche de cheveux grisâtres collée au front, et sa respiration s’était à peine accélérée.

— Non, Álvaro. Je suis juste lucide. Varga n’est pas meilleur que toi techniquement. Mais il sait ce qu’il est : un instrument de destruction. Il sait que la plupart des jeunes boxeurs paniquent dès qu’ils rencontrent quelqu’un qui ne recule pas sous leurs coups. Si tu montes sur ce ring avec ta rage de gamin blessé, il va te laisser t’épuiser pendant trois rounds, puis il va te briser le foie et t’envoyer aux urgences.

Elle s’accroupit devant lui, posant une main ferme sur son épaule moite.

— Tu veux sauver ce club ? Tu veux sauver ton avenir ? Alors à partir de demain matin, cinq heures, tu oublies tout ce que tu as appris sur la gloire et les coups de grâce. Je vais t’apprendre à survivre dans l’œil du cyclone. Je vais t’apprendre à boxer comme une lame : invisible, froide, et mortelle seulement quand l’autre commet l’erreur de croire qu’il a déjà gagné.

Pendant quatre jours et quatre nuits, les lumières du gymnase Salvat ne s’éteignirent pour ainsi dire jamais.

Marcel s’occupait de la diététique, des bandages et des massages musculaires pour drainer les courbatures du jeune athlète, préparant des décoctions d’herbes amères dont les vieux soigneurs avaient seuls le secret. Mais l’âme de cette préparation éclair appartenait à Claire.

Elle fit courir Álvaro à l’aube dans les côtes escarpées du parc industriel, là où le vent glacé brûle les poumons. Elle lui fit travailler l’esquive dans l’obscurité presque totale, guidé uniquement par le froissement de l’air qu’elle provoquait en maniant une corde lestée. Elle lui apprit le pas de côté, ce glissement imperceptible qui permet de sortir de l’axe d’un démolisseur pour frapper dans l’angle mort.

— Ne regarde jamais ses yeux, répétait-elle inlassablement, le regard dur sous la lumière crue des projecteurs. Les yeux d’un homme mentent. Regarde la pointe de son menton et la ligne de ses clavicules. Si ses épaules bougent, son coup part. S’il respire par le nez avec force, il prépare son enchaînement lourd. Tu n’es pas là pour être héroïque, Álvaro. Tu es là pour être exact.

Le vendredi soir arriva dans un fracas d’acier et de néons saturés.

Le Dôme de verre n’avait rien à voir avec la noble tradition du noble art. C’était une arène moderne, bâtie pour le spectacle et le profit, où se pressaient des hommes d’affaires en costume sombre, des parieurs interlopes venus des quatre coins de la frontière, des influenceurs bruyants et un public avide de sensations violentes. La fumée des cigarettes électroniques se mêlait à l’odeur de bière tiède et de pop-corn gras.

Dans le vestiaire étroit et carrelé de blanc, l’atmosphère était étouffante. Álvaro était assis sur une table de massage, les yeux fixés sur ses chaussures de boxe en cuir usé que Claire lui avait prêtées — celles-là mêmes qui dormaient dans le casier depuis quinze ans.

Marcel bandait méthodiquement les mains du jeune homme, ses gestes ralentis par l’émotion. Chaque tour de gaze était serré avec une tension chirurgicale.

— Quoi qu’il arrive ce soir, fiston, murmura le vieil entraîneur, tu as redonné à cet endroit une dignité qu’on avait perdue depuis trop longtemps. Ne pense pas à l’argent. Ne pense pas à l’immeuble. Pense juste à revenir entier.

La porte s’ouvrit brusquement. Damien Salvat entra sans frapper, tenant à la main deux verres en plastique et une bouteille d’eau scellée. Derrière lui, Maxime Varga attendait dans le couloir, torse nu, une montagne de muscles striés recouverte de tatouages tribaux, le regard vide et féroce d’un taureau avant l’entrée dans l’arène.

— Juste une petite visite de courtoisie, susurra Damien en posant la bouteille sur l’étagère. Les cotes sont à dix contre un pour Varga. Si tu tiens quatre rounds, gamin, ce sera déjà un miracle. Mais si tu veux un conseil d’ami… reste au sol à la première droite appuyée. Ça t’évitera des mois d’hôpital et des dents en moins.

Claire, qui se tenait debout près de la porte, referma lentement le battant métallique, manquant de coincer les doigts du promoteur.

— Garde tes conseils pour tes parieurs, Damien. Et prépare l’acte de cession du gymnase. Tu vas en avoir besoin dans une heure.

Damien serra les dents, son masque d’arrogance se fissurant un instant sous l’insulte, puis il tourna les talons sans un mot de plus.

Lorsque l’annonceur brailla le nom d’Álvaro Morel dans les haut-parleurs surpuissants, la foule poussa un murmure indifférent. Quand Varga entra, une clameur brutale secoua les travées. Des fumigènes crachèrent une brume écarlate autour du ring surélevé.

Claire marchait derrière Álvaro, portant le seau d’eau et l’éponge rugueuse. Elle avait noué ses cheveux en arrière et enfilé un vieux sweat-shirt noir sans marque. Dans son coin, elle était la seule femme, entourée par l’agitation des soigneurs officiels et des caméras de télévision locale.

Le gong retentit.

Le premier round fut un cauchemar calculé. Dès la première seconde, Varga bondit comme un fauve, cherchant à acculer le jeune Morel contre les cordes par des séries de crochets d’une sauvagerie inouïe. La puissance d’impact des coups résonnait dans toute la salle avec un claquement mat qui faisait frémir les premiers rangs.

Álvaro appliquait scrupuleusement la consigne : la coquille hermétique. Ses deux gants collés aux tempes, le menton enfoncé dans la clavicule, il absorbait le choc sur ses avant-bras, encaissant la déferlante sans riposter. Deux fois, un uppercut puissant souleva la tête d’Álvaro, projetant sa sueur dans la foule. Damien Salvat, assis au premier rang près des juges, souriait déjà, tapotant sa montre d’un air satisfait.

À la fin de la troisième reprise, Álvaro regagna son coin en boitant légèrement, l’arcade sourcilière gauche gonflée, le souffle court et le regard embrumé par la douleur.