Comme l’avait prédit Maître Rinaldi, l’empire de papier de Victor Ferri s’effondra comme un château de cartes. Privé de la caution immobilière de la villa et accablé par le scandale qui avait fait le tour de la bourgeoisie locale, le tribunal de commerce prononça la mise en liquidation judiciaire de Ferri Logistique un mois plus tard. Ses comptes personnels furent saisis pour rembourser ses dettes fiscales et ses fournisseurs impayés.
Le jour du déménagement forcé de la Villa Ferri arriva un mardi pluvieux de novembre.
Un camion de déménagement anonyme était garé devant le perron. Victor, vêtu d’un vieux pardessus râpé, chargeait lui-même quelques cartons de livres et des malles de vêtements d’hiver. Les employés de la société de déménagement s’occupaient des meubles qu’il avait pu justifier avoir achetés de ses propres deniers. Tout le reste — les tableaux anciens, le mobilier florentin d’époque, les tapis persans appartenant à la collection Bianchi — restait sous scellés, inventorié avec une rigueur implacable par les huissiers de justice.
Lydia était déjà partie deux semaines plus tôt. Elle avait trouvé refuge dans un minuscule appartement de deux pièces en banlieue de Savone, loué par une sœur cadette avec laquelle elle s’était brouillée dix ans auparavant et qui ne se privait pas désormais de lui rappeler sa déchéance à chaque repas. La fière dame de la haute société était redevenue une vieille femme amère, solitaire, passant ses journées à regarder par une fenêtre donnant sur une cour d’immeuble en béton, abandonnée de tous ceux qu’elle avait flattés pour paraître puissante.
Alors que Victor s’apprêtait à fermer la porte du camion, une petite berline grise s’arrêta au bout de l’allée. Artem en descendit.
Victor eut un sursaut. Une lueur d’espoir désespérée traversa ses yeux cernés. « Artem… Tu es venu m’aider ? Tu viens avec moi ? »
Le jeune homme s’avança, les mains dans les poches de son blouson, s’arrêtant à bonne distance de son père.
« Non, papa. Je suis venu te rendre ceci. »
Artem sortit de sa poche un trousseau de clés : celles de la villa, celles du portail automatique, et celles de la boîte aux lettres. Il les tendit à son père.
Victor baissa les yeux vers le métal étincelant. Ses doigts tremblèrent en les recevant.
« Comment vont tes frères ? » demanda Victor d’une voix brisée.
« Ils vont bien. Matteo ne fait plus de cauchemars. Il a recommencé à jouer au football. Luca a eu les meilleures notes de sa classe en mathématiques ce trimestre. »
« Et… Elena ? »
« Elena est formidable. Elle prend soin de nous. Elle ne parle jamais de toi en mal devant nous, papa. Jamais. Elle nous répète chaque jour que tu es notre père et que nous devons te respecter, même si tu as commis des fautes impardonnables. »
Un sanglot sec déchira la poitrine de Victor. Il s’appuya contre le flanc du camion pour ne pas s’effondrer. L’attitude noble et irréprochable d’Elena lui faisait plus de mal que n’importe quelle insulte ou vengeance. Elle lui renvoyait le miroir impitoyable de sa propre petitesse.
« Je n’ai plus rien, Artem », murmura Victor, les larmes coulant sur ses joues mal rasées. « J’ai tout perdu. Mon entreprise, cette maison, mon statut… Je vais devoir habiter dans un studio meublé près des docks et chercher un emploi de simple courtier à quarante-huit ans. »
Artem regarda son père pendant un long moment. Il n’y avait plus de colère chez le jeune homme, seulement une immense compassion teintée de déception.
« Tu n’as pas tout perdu à cause de l’argent, papa. Tu as tout perdu le soir où tu as préféré croire un mensonge confortable plutôt que de protéger la vérité. Tu as jeté Sofia dehors pour plaire à ta mère. C’est ça qui t’a ruiné. Pas les papiers de maître Rinaldi. »
Victor courba la tête sous la sentence de son fils aîné.
« Est-ce que… est-ce que je pourrai vous revoir ? » balbutia-t-il humblement.
« Le juge a fixé un droit de visite un week-end sur deux », répondit Artem. « Quand tu auras trouvé un endroit propre pour nous accueillir et que tu seras prêt à nous parler en face, appelle-nous. Luca et Matteo t’aiment toujours, papa. Moi aussi. Mais il te faudra du temps pour réapprendre à être un père. Et cette fois, il faudra le faire sans serviteurs, sans marbre et sans mensonges. »
Artem fit demi-tour et remonta dans la voiture conduite par Marcello Rinaldi, qui attendait patiemment au portail. La voiture s’éloigna sans bruit sous la pluie battante.
Victor resta seul au milieu de l’allée déserte. Il leva les yeux vers la grande bâtisse silencieuse, dont les fenêtres nues semblaient regarder le néant. Il comprit alors la portée terrible des mots qu’Elena avait prononcés ce soir-là : une maison n’est qu’un tas de pierres froides ; ce qui lui donne vie, c’est l’âme de ceux qui l’habitent. En chassant Elena et Sofia, il avait lui-même chassé l’âme de sa vie.
Le printemps revint sur la côte ligure avec une douceur éclatante.
Sur les hauteurs de San Felice, les terrasses de la maison de pierre s’étaient parées de glycines violettes et de roses blanches odorantes. La Villa Ferri avait été vendue à un groupe hôtelier de luxe qui entreprenait de lourdes rénovations, effaçant à jamais le souvenir de la dynastie Ferri pour en faire un havre de paix pour voyageurs de passage.
Dans le jardin des Bianchi, des rires résonnaient.
Luca et Matteo couraient après un ballon sur la pelouse en pente, sous les encouragements passionnés d’Artem, qui arbitrait le match improvisé avec un sifflet en plastique autour du cou. Sur la terrasse ensoleillée, Sofia, vêtue d’une jolie robe à fleurs jaunes cousue par Elena, arrosait méticuleusement les pots de basilic et de géraniums avec un petit arrosoir vert.