Matteo, le benjamin de neuf ans, s’était recroquevillé contre la rampe de cuivre, ses petits bras enroulés autour de ses genoux. Ses larmes coulaient en silence, traçant deux sillons luisants sur ses joues rondes. Luca, treize ans, fixait le sol avec un dégoût silencieux, les mâchoires serrées. Quant à Artem, son téléphone toujours serré contre sa poitrine comme un bouclier, il ne quittait pas son père des yeux. Il n’y avait dans son regard ni triomphe d’adolescent ni provocation stérile, mais une détresse profonde, celle d’un enfant qui vient de regarder son modèle s’effondrer dans la fange.

« Donne-moi ce téléphone, Artem », répéta Victor, s’avançant d’un pas lent, l’échine rigide, tentant de retrouver son autorité d’homme de maison.

Le garçon recula d’un pas, se hissant sur la première marche de l’escalier.

« Pour que tu l’effaces ? Pour que tu fasses comme si rien ne s’était passé ? »

« Tu as humilié ta grand-mère devant tout le monde ! » cria Victor, la gorge nouée d’un mélange de panique et d’orgueil blessé. « Tu as osé salir notre nom ! »

« Non, papa », répliqua Artem avec une maturité désarmante qui fit tressaillir le père. « C’est elle qui nous a salis. Et toi, tu as jeté Sofia dehors comme si elle était une chienne galeuse. Sofia a cinq ans, papa. Elle n’a même pas de dents d’adulte. Comment as-tu pu croire qu’elle avait volé ça ? »

Victor resta muet. Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais aucune parole ne franchit ses lèvres. Ses yeux dérivèrent vers Lydia, qui se tordait les doigts.

« Je voulais préserver notre rang… » bégaya la vieille femme, cherchant vainement un appui dans la pièce. « Cette femme… Elena prenait trop de place. Elle dictait sa loi avec cette douceur hypocrite. Elle dressait vos enfants contre moi ! Elle voulait tout transformer ici, faire de cette maison son petit domaine provincial… Je voulais juste… je voulais qu’il voie qu’elle et sa bâtarde n’étaient pas à leur place parmi nous ! »

« Sofia n’est pas une bâtarde ! » hurla Luca, rompant soudain son mutisme. Le garçon tremblait de tout son corps. « Sofia est notre petite sœur ! Et maman Elena… c’est elle qui t’a soignée quand tu avais la grippe l’hiver dernier ! C’est elle qui préparait tes tisanes à deux heures du matin pendant que papa était en voyage d’affaires à Milan ! Tu es un monstre, grand-mère. Un monstre. »

Luca tourna les talons et monta les marches quatre à quatre. Matteo se releva aussitôt pour le suivre en reniflant, laissant Artem seul face aux deux adultes.

« Artem… » tenta Victor en étendant une main tremblante.

« Ne me touche pas », répondit le jeune homme, le regard éteint. « Maître Rinaldi a dit la vérité, n’est-ce pas ? Cette maison… rien de tout ça n’a jamais été à toi. »

Artem monta à son tour, laissant Victor et sa mère dans une obscurité presque totale, le lustre ayant soudainement disjoncté à cause d’une surtension, ne laissant pour tout éclairage que la lueur blafarde de la lune filtrant à travers la haute baie vitrée.

Pendant ce temps, la voiture de Marcello Rinaldi roulait doucement sur la route côtière.

Sur la banquette arrière, Sofia s’était endormie, la tête calée sur les cuisses d’Elena. Ses cils mouillés gardaient la mémoire des pleurs récents, mais sa respiration était redevenue régulière, apaisée par le balancement feutré du véhicule. Elena avait sa main posée sur les cheveux de sa fille. Elle regardait le paysage nocturne défiler derrière la vitre teintée : les cyprès noirs se découpant sur le ciel d’encre, les lumières lointaines des hameaux et, plus bas, l’écume blanche de la mer qui se brisait sans fin sur les falaises.

Elle n’avait pas versé une seule larme. Non par dureté, mais parce que la peine avait été consumée nette par la certitude d’avoir sauvé son enfant.

« Où allons-nous, Marcello ? » demanda-t-elle à voix basse pour ne pas réveiller Sofia.

L’avocat jeta un coup d’œil dans le rétroviseur central. Ses traits étaient marqués par les années, mais ses yeux gris conservaient cette vivacité bienveillante qu’Elena connaissait depuis son enfance, lorsqu’il travaillait pour son père, l’industriel Roberto Bianchi.

« À la maison de pierre, Elena. Celle que votre père vous a laissée sur les collines de San Felice. Les clés sont dans ma sacoche. Le gardien a allumé le chauffage cet après-midi dès que vous m’avez prévenu des tensions grandissantes. Les lits sont faits. Il y a de quoi manger pour quelques jours. »

Elena hocha la tête, le cœur serré mais soulagé. San Felice était l’endroit où elle avait grandi, bien avant de rencontrer Victor Ferri dans un gala de bienfaisance, bien avant qu’il ne la persuade d’emménager dans la splendide Villa Ferri.

Villa Ferri… Quel nom absurde, songea-t-elle. Roberto Bianchi avait fait bâtir cette demeure sur les plans d’un architecte florentin de renom, pour sa fille unique. À sa mort, le domaine avait été versé dans la société patrimoniale familiale, gérée par une fiducie dont Elena était la seule et unique bénéficiaire. Lorsque Victor, jeune entrepreneur ambitieux mais aux reins financiers fragiles, avait épousé Elena, elle avait accepté par amour, ou plutôt par naïveté amoureuse, de laisser croire au monde extérieur que la villa appartenait aux Ferri. Victor avait un ego démesuré, fragile comme du verre soufflé. Pour ne pas le blesser dans son orgueil d’homme d’affaires cherchant à séduire de riches investisseurs, elle avait fait poser les armoiries Ferri sur le fronton, avait laissé sa belle-mère Lydia régner sur les salons et choisir les rideaux de damas.

Elle avait effacé son propre nom, croyant bâtir une famille unie. Elle avait accepté d’être l’ombre discrète qui assurait le bonheur quotidien de trois garçons orphelins de mère, préparant leurs goûters, révisant leurs leçons de latin, séchant leurs chagrins d’enfance, tandis que Victor parcourait le monde pour tenter de sauver ses entreprises chancelantes.