Artem s’arrêta au pied de l’escalier, le visage fermé. « À l’école. Et ce soir, nous ne rentrons pas ici. »
« Qu’est-ce que vous racontez ? C’est ici chez vous ! C’est votre maison ! » supplia Victor, sentant son autorité s’évaporer comme de la fumée.
« Non », répondit Luca avec une froideur tranchante. « Cette maison est morte hier soir quand Sofia est partie en pleurant. Nous allons chez maman Elena. »
« Elle n’est pas votre mère ! » hurla Lydia depuis l’embrasure de la porte, incapable de retenir son fiel malgré la catastrophe. « Elle n’a pas votre sang ! »
Matteo, qui tenait son doudou serré contre lui exactement comme Sofia serrait son sac la veille, s’avança d’un pas vers sa grand-mère. « Elle s’est assise près de mon lit pendant trois semaines quand j’avais la scarlatine, grand-mère. Toi, tu avais peur d’attraper des microbes et tu es partie à Monte-Carlo. C’est elle ma maman. »
Les trois frères franchirent la porte d’entrée sans un regard en arrière. Victor courut après eux sur le perron, mais un taxi commandé par Artem les attendait déjà au bout de l’allée. Ils s’engouffrèrent à l’intérieur, et la voiture démarra dans un crissement de gravier, emportant les derniers lambeaux de la famille Ferri.
Victor tomba à genoux sur les marches de marbre extérieur, le vent froid matinal fouettant son visage défait.
À San Felice, la maison de pierre des Bianchi baignait dans une douce lumière d’automne.
Située sur un promontoire surplombant la baie, la bâtisse n’avait rien du faste ostentatoire de la villa en contrebas, mais elle possédait une âme indéracinable. Ses murs épais en grès ocre étaient couverts de vigne vierge aux reflets pourpres, et une terrasse ombragée de vieux oliviers offrait une vue imprenable sur l’horizon infini.
Dans la cuisine carrelée de terre cuite, Sofia était assise devant une table en chêne massif, un verre de lait chaud entre les mains et des traces de confiture d’abricot sur les lèvres. Elle dessinait sur une grande feuille blanche. Elena préparait une pâte à gâteau, ses mains blanches de farine, un tablier de lin noué autour de la taille.
La sonnette d’entrée retentit.
Sofia sursauta imperceptiblement, serrant ses crayons de couleur contre sa poitrine. « Maman… c’est lui ? »
Elena essuya ses mains sur son tablier, s’approcha de sa fille et déposa un baiser rassurant sur le sommet de son crâne. « Personne ne viendra te faire de mal ici, mon trésor. Reste là, je vais ouvrir. »
Elena traversa le vestibule et ouvrit la lourde porte cloutée.
Sur le pas de la porte se tenaient Artem, Luca et Matteo. Leurs sacs de cours gisaient à leurs pieds. Les deux plus jeunes avaient les yeux rougis, tandis qu’Artem se tenait droit, mais ses lèvres tremblaient d’une émotion qu’il peinait à contenir.
« Tu as dit… que nous saurions toujours où te trouver », murmura Artem d’une voix étranglée.
Elena sentit son cœur se gonfler d’une vague d’amour si puissante que ses yeux s’embuèrent instantanément de larmes. Elle écarta les bras sans prononcer un mot.
Matteo fut le premier à se jeter contre elle, enfouissant son visage dans son tablier en éclatant en sanglots. Puis Luca s’y blottit à son tour, les épaules secouées de spasmes silencieux. Artem résista une seconde de plus, luttant contre sa pudeur de grand adolescent, avant de céder et de poser son front contre l’épaule d’Elena.
« Entrez, mes garçons », souffla Elena en les serrant de toutes ses forces. « Entrez chez vous. »
Depuis la cuisine, Sofia passa timidement la tête par la porte. Quand elle vit ses trois frères, un immense sourire illumina son visage d’enfant.
« Artem ! Luca ! Matteo ! » cria-t-elle en courant vers eux.
Luca s’accroupit pour la réceptionner dans ses bras, la soulevant de terre. « Sofia… pardonne-nous. On n’a rien fait pour empêcher papa de crier hier soir… »
« Ce n’est pas votre faute », répondit la petite fille avec cette sagesse innocente propre à l’enfance. « Vous êtes là maintenant. Regardez, maman fait un gâteau aux pommes. »
L’odeur de cannelle et de pomme chaude qui s’échappait du four emplit la pièce, effaçant le poison de la veille. Pendant que les enfants s’installaient autour de la table pour aider Sofia à finir ses devoirs et son dessin, Elena s’isola un instant dans le petit bureau du rez-de-chaussée pour appeler Maître Rinaldi.
« Ils sont là, Marcello », dit-elle, émue.
« Je m’en doutais », répondit l’avocat à l’autre bout du fil. « Artem m’a appelé ce matin avant d’aller au lycée pour me demander votre adresse. Elena, vous savez ce que cela implique légalement ? Victor reste leur père biologique. Il a l’autorité parentale. »
« Victor n’a plus rien à offrir à ces enfants, Marcello. Il est ruiné moralement et financièrement. Je veux la garde principale. Je ne les séparerai jamais de leur père s’il souhaite les voir dignement, mais je ne permettrai pas qu’ils soient élevés dans le mensonge et la manipulation de Lydia. Entamez les démarches nécessaires pour une garde partagée avec résidence exclusive chez moi. Victor n’aura pas la force de lutter. »
« Bien, Elena. Et pour la villa ? »
Elena regarda par la fenêtre les collines qui plongeaient vers la mer.
« Qu’il prenne ses meubles et ses costumes. Dès qu’il aura quitté les lieux, faites changer toutes les serrures. La maison sera mise en vente. Je ne veux plus jamais y poser les pieds. L’argent de la vente sera placé sur un compte bloqué pour l’avenir des quatre enfants : Artem, Luca, Matteo et Sofia. Chaque centime servira à payer leurs études et leur entrée dans la vie adulte. C’est ce que mon père aurait voulu. »
« C’est une sage décision. Je m’en occupe dès aujourd’hui. »
Les semaines suivantes s’écoulèrent au rythme d’une métamorphose inévitable.