Mais la générosité sans limites n’engendre que l’ingratitude chez ceux qui confondent bonté et faiblesse. Lydia avait fini par croire que la villa était son domaine héréditaire. Et Victor s’était persuadé qu’il tolérait Elena sous son toit, oubliant que chaque pierre, chaque mètre carré de jardin, chaque lustre de cette maison existait grâce au nom des Bianchi.
« Qu’allons-nous faire maintenant sur le plan légal, Marcello ? » demanda Elena.
« La procédure est limpide », répondit l’homme de loi en braquant le volant dans un virage serré qui grimpait vers la colline. « Dès lundi matin, je dépose l’injonction d’expulsion auprès du tribunal. Le contrat d’occupation précaire que votre père avait rédigé prévoyait explicitement une clause de résiliation immédiate sans indemnité en cas d’atteinte grave à votre honneur ou à celui de vos descendants. Le comportement de Victor ce soir, ses violences verbales devant témoins, et la tentative grotesque de sa mère constituent une faute lourde. Victor a soixante jours pour débarrasser ses affaires personnelles. Rien de plus. »
« Et la société de Victor ? »
Marcello eut un sourire sans joie. « Vous savez aussi bien que moi que Ferri Logistique n’est qu’une coquille presque vide. Ses bureaux sont hypothéqués. Il utilisait l’adresse prestigieuse de la villa pour rassurer ses créanciers et ses banques. Dès que la nouvelle de son expulsion sera publique, les lignes de crédit vont se fermer. Victor s’est tiré une balle dans le pied, Elena. En voulant chasser votre fille pour satisfaire la folie de sa mère, il a signé son propre arrêt de mort financier. »
Elena posa son front contre la vitre fraîche. Elle ne ressentait aucune joie vengeresse face à cette ruine annoncée. Elle ne pensait qu’aux garçons. Artem, qui avait eu le courage immense de brandir ce téléphone. Luca, qui s’était rebellé avec la fureur de ses treize ans. Matteo, dont le petit cœur venait d’être brisé par une grand-mère qu’il vénérait.
« Je ne laisserai pas les enfants payer pour les fautes de leurs aînés », murmura-t-elle.
« Vous êtes trop bonne, Elena », soupira doucement Marcello.
« Non. Je suis leur mère depuis six ans, Marcello. Le sang ne fait pas la famille. Ce sont les nuits de veille et les promesses tenues qui la font. »
Le lendemain matin, le soleil se leva sur une Villa Ferri méconnaissable.
Les restes de la fête n’avaient pas été nettoyés. Des assiettes de petits fours séchés traînaient sur le marbre, une odeur de vin éventé flottait dans l’air, et les rideaux tirés laissaient la maison dans une pénombre lugubre. Victor n’avait pas dormi une seconde. Il s’était assis à son bureau dans la bibliothèque, les yeux injectés de sang, entouré de dossiers financiers qu’il épluchait fébrilement. Chaque ligne de compte confirmait le cauchemar : sans la garantie patrimoniale de la villa, sa dernière demande de prêt pour éponger une dette de fret de près de deux millions d’euros allait être immédiatement rejetée par la Banque Centrale de Gênes.
La porte de la bibliothèque s’ouvrit sans frapper. Lydia entra, vêtue d’un peignoir gris, le visage ravagé par l’angoisse. Elle ne portait pas de maquillage, et ses traits semblaient avoir vieilli de dix ans en une seule nuit.
« Victor… Artem et Luca refusent de descendre manger. Et Matteo ne fait que pleurer sous ses couvertures. Il faut faire quelque chose. Tu dois appeler ton avocat, maître Galli. Il doit trouver une faille dans les papiers de cette fille. Une femme ne peut pas mettre son mari à la porte comme ça en Italie ! Le mariage protège le domicile conjugal ! »
Victor leva lentement la tête. Le mépris qu’il lut dans son propre reflet sur la vitre de son bureau se reflétait désormais dans le regard qu’il portait sur sa mère.
« Tais-toi, maman », dit-il, la voix blanche.
« Comment ? »
« Tais-toi ! » rugit-il en balayant d’un revers de main la pile de classeurs qui s’écrasa sur le parquet. « Le domicile conjugal ? Nous étions sous le régime de la séparation de biens pure et simple ! C’est Roberto Bianchi qui a tout verrouillé avant de mourir ! Galli m’a déjà répondu par message à six heures ce matin : il refuse de prendre le dossier. Il dit que le dossier de Rinaldi est en béton armé et qu’il n’a aucune envie de se ridiculiser devant la cour d’appel ! »
Lydia chancela, s’appuyant au dossier d’un fauteuil.
« Mais… et tes affaires ? »
« Mes affaires sont mortes ! » cria Victor, les veines de son cou saillantes. « Tout le monde sait, désormais. Deux de mes plus gros clients m’ont déjà envoyé des courriels d’annulation ce matin. Ils prétendent une réorganisation interne, mais je sais ce que c’est : ils étaient là hier soir ! Ils t’ont vue glisser ce foutu collier dans le sac d’une gamine de cinq ans ! Ils m’ont vu la traiter comme une voleuse ! Qui voudra signer des contrats de millions avec un homme qui laisse sa mère piéger un bébé et qui n’a même pas de toit à son nom ? »
Lydia porta la main à sa bouche, ses yeux vacillants de panique. « Je… je ne pensais pas… je voulais juste te protéger… »
« Tu voulais régner ! Tu n’as jamais supporté qu’Elena soit plus respectée que toi dans ce village ! Tu n’as jamais supporté que mes fils la regardent avec plus d’amour qu’ils ne t’en ont jamais donné ! Et moi… idiot que je suis… j’ai préféré écouter tes venins plutôt que de regarder la vérité en face. »
Victor prit sa tête entre ses mains, terrassé.
À l’étage supérieur, un bruit de pas lourds résonna. Artem descendit l’escalier, portant son sac de cours sur une épaule et traînant derrière lui une grande valise de voyage. Derrière lui venaient Luca et Matteo, portant chacun leur sac d’école et un petit baluchon.
Victor se précipita hors de la bibliothèque. « Où allez-vous ? »