Pas même un avertissement.
Lorsque Richard entra dans la bibliothèque, Camille l’attendait près de la fenêtre.
Elle posa le papier devant lui.
« Tu peux m’expliquer ça ? »
Richard reconnut immédiatement son écriture.
Son visage se décomposa.
« Où as-tu trouvé cette note ? »
« Ce n’est pas important. »
Elle le regarda droit dans les yeux.
« Tu savais, papa. »
Il soupira.
« Je soupçonnais certaines irrégularités. »
« Et tu n’as rien fait ? »
« J’ai parlé à Vivienne. Elle m’a assuré que tout était un malentendu. »
Camille eut un rire amer.
« Bien sûr. Et tu l’as crue. »
Richard baissa la tête.
« Je voulais éviter un nouveau conflit. »
« Un conflit ? »
La voix de Camille se brisa.
« Elle a essayé de vendre ma maison en imitant ma signature ! »
« Je ne savais pas qu’elle irait jusque-là. »
« Mais tu savais qu’elle me détestait ! »
Richard ne répondit pas.
Camille poursuivit :
« Quand maman est morte, je pensais qu’au moins, il me restait mon père. »
Ses yeux se remplirent de larmes.
« Puis Vivienne est arrivée. Et peu à peu, même toi, tu as cessé de me regarder. »
Richard s’approcha.
« Camille… »
« Non. Laisse-moi finir. »
Elle inspira profondément.
« Tu m’envoyais de l’argent quand j’étais étudiante. Tu m’offrais des cadeaux à Noël. Tu voulais payer mon appartement. »
Elle secoua la tête.
« Mais je ne voulais pas ton argent, papa. »
« Je sais. »
« Non, tu ne sais pas ! »
Sa voix résonna dans la pièce.
« Je voulais que tu m’appelles le jour de mon anniversaire. Que tu viennes me voir à Lyon. Que tu me demandes si j’étais heureuse. »
Richard sentit les larmes monter.
« J’ai été un mauvais père. »
Camille resta silencieuse.
Il poursuivit :
« Après la mort d’Isabelle, je me suis réfugié dans le travail. Puis j’ai rencontré Vivienne. Elle m’a donné l’impression que je pouvais recommencer à vivre. »
Sa voix tremblait.
« Et chaque fois que je voyais que vous ne vous entendiez pas, je préférais regarder ailleurs. »
Camille murmura :
« Parce que c’était plus facile. »
Richard acquiesça.
« Oui. »
Ce simple mot fit plus mal que toutes les excuses.
Pour la première fois, son père reconnaissait sa lâcheté.
Plus tard, seule dans sa chambre, Camille ouvrit enfin la lettre de sa mère.
Le papier avait légèrement jauni.
L’écriture d’Isabelle était délicate.
Ma petite Camille,
Si tu lis cette lettre, c’est que tu as grandi.
J’espère que tu es devenue une femme heureuse, capable de rire, d’aimer et de choisir sa propre route.
Je t’ai laissé Valmont parce que cette maison représente une partie de notre histoire.
Mais je ne veux pas qu’elle devienne une prison dorée.
Une maison n’a de valeur que par les personnes qu’elle abrite.
Quand j’étais jeune, ta grand-mère accueillait ici des familles qui n’avaient nulle part où aller. Elle disait toujours qu’une porte fermée pouvait protéger un trésor, mais qu’une porte ouverte pouvait sauver une vie.
J’aimerais que tu n’oublies jamais cela.
Et si un jour tu dois choisir entre posséder cette maison et y être heureuse, choisis toujours ton bonheur.
Je t’aime, ma Camille.
Maman.
Les larmes coulèrent sur le papier.
Camille revit soudain des images de son enfance.
Des femmes qui venaient boire du thé avec Isabelle.
Des enfants jouant dans l’aile ouest.
Des familles invitées à dîner les soirs d’hiver.
À l’époque, elle n’avait jamais compris pourquoi sa mère recevait autant de personnes.
Maintenant, elle comprenait.
Isabelle n’avait jamais considéré Valmont comme un symbole de prestige.
Pour elle, c’était un refuge.
Et Camille réalisa quelque chose.
Vivienne avait tenté de transformer cet endroit en forteresse.
Sa mère avait toujours rêvé d’en faire une maison où personne ne serait humilié parce qu’il était pauvre.
Cet après-midi-là, Maître Arnaud arriva au domaine avec de nouveaux éléments.
Richard et Camille le reçurent dans le bureau.
L’avocat posa plusieurs documents sur la table.
« Nous avons identifié la société à laquelle madame Vivienne souhaitait céder la propriété. »
« Qui la dirige ? » demanda Richard.
« Un certain Gabriel Morel. »
Richard fronça les sourcils.
« Le frère de Vivienne ? »
« Exactement. »
Camille sentit son estomac se nouer.
L’avocat poursuivit :
« Sa société rencontre de graves difficultés financières. Elle doit rembourser plusieurs investisseurs. »
« Et quel rapport avec Valmont ? »
« Gabriel semble avoir présenté le domaine comme une acquisition quasiment certaine pour attirer de nouveaux financements. »
Richard posa ses mains sur la table.
« Mais il n’avait aucun droit sur cette maison ! »
« C’est bien le problème. Il aurait utilisé des documents de vente comportant des signatures contestées. »
Camille demanda :
« Et les neuf cent mille euros ? »
L’avocat la regarda.
« Ils ont été transférés sur un compte contrôlé par madame Vivienne. Une partie semble avoir été ensuite utilisée pour couvrir les dettes de son frère. »
Richard ferma les yeux.
Tout prenait un sens.
Les rendez-vous secrets.
Les pressions exercées sur Camille.
Le dossier qu’on voulait lui faire signer.
Et cette expulsion brutale sous la pluie.
Vivienne ne voulait pas simplement se débarrasser de sa belle-fille.
Elle voulait l’éloigner assez longtemps pour faire avancer une opération frauduleuse.
Camille murmura :
« Elle avait besoin de ma signature. »
L’avocat acquiesça.
« Et lorsqu’elle a compris que vous refuseriez, elle a essayé de vous intimider. »
Richard serra les poings.
« Nous allons porter plainte. »
« C’est déjà en préparation. Mais il faut aussi préserver tous les documents et empêcher toute nouvelle opération. »
Camille se lève.
« Je veux voir Vivienne. »
Son père se retourna.
« Camille, je préfère que tu ne l’affrontes pas seule. »
Elle le regarda.
« Je ne vais plus me cacher dans ma propre maison. »
Mais Vivienne avait déjà préparé son prochain mouvement.