Sophie l’enlaça.
Et pour la première fois depuis la mort d’Henri, Madeleine se permit de s’effondrer contre quelqu’un.
Les semaines suivantes furent difficiles.
Sophie affronta ses banques.
Elle vendit sa voiture.
Réduisit son bureau.
Renonça au projet d’expansion.
Parla enfin à ses salariés.
Elle s’attendait à leur colère.
L’un d’eux répondit simplement :
— On savait que ça allait mal.
Pourquoi vous n’avez rien dit ?
Sophie pensa à sa famille.
Toujours la même question.
Pourquoi n’avez-vous rien dit ?
Madeleine retourna vivre dans la maison.
Mais pas comme avant.
Elle changea la chambre.
Déplaça certains meubles.
Dona les vêtements d’Henri qu’elle ne voulait plus voir chaque matin.
Garda son vieux pull gris.
Vendit sa voiture.
Puis réserva réellement le voyage en Bretagne.
Seule.
Sophie fut surprise.
— Tu ne veux pas que je vienne ?
Madeleine sourit.
— Non.
Sophie sembla blessée une seconde.
Puis elle comprit.
— D’accord.
— Tu es vexée ?
— Un peu.
— Bien.
Sophie rit.
— Tu deviens terrible.
— J’ai beaucoup de retard.
Avant le départ, Sophie demanda :
— Est-ce que tu me pardonnes de t’avoir mise dehors ?
Madeleine resta silencieuse.
— Pas complètement.
Sophie acquiesça.
— D’accord.
— Mais je ne veux pas passer les dix prochaines années à te punir non plus.
— Alors on fait quoi ?
Madeleine réfléchit.
— On regarde ce que tu fais après.
Sophie hocha la tête.
— C’est juste.
Madeleine sourit.
— Ce n’est pas une sentence.
C’est une relation.
Il n’y aura peut-être jamais un jour où tout sera « réparé ».
— Je sais.
— Tant mieux.
Six mois plus tard, l’entreprise de Sophie existait encore.
Plus petite.
Elle avait fermé le grand showroom.
Travaillait dans le local d’Henri.
Deux salariés étaient restés.
Un troisième avait choisi de partir mais avait reçu ce qu’on lui devait.
Pour la première fois depuis des années, Sophie savait exactement combien elle devait.
Ce n’était pas agréable.
Mais c’était réel.
Et le réel faisait moins peur que ce qu’elle avait imaginé.
PARTIE 5 — UN AN PLUS TARD, SOPHIE DEMANDA À SA MÈRE CE QU’ELLE VOULAIT FAIRE DE LA MAISON
Un an après la mort d’Henri, Sophie et Madeleine se retrouvèrent dans le jardin.
La fissure au-dessus du salon était toujours là.
Madeleine avait refusé de la réparer.
— Ton père l’aimait bien.
Sophie sourit.
— Il disait qu’elle ressemblait à la Bretagne.
— Elle ne ressemble à rien.
— Je sais.
Elles rirent.
Le délai prévu dans la succession était terminé.
Elles pouvaient vendre.
Sophie posa la question :
— Tu veux faire quoi de la maison ?
Madeleine regarda les fenêtres.
— Pourquoi tu demandes ?
— Parce que j’ai enfin compris que la réponse ne m’appartient pas.
Madeleine resta silencieuse.
— Moi, je pourrais utiliser l’argent si on vend.
Sophie continua :
— Mais je n’ai plus besoin de faire semblant que mon besoin décide pour nous deux.
Madeleine la regarda.
Il y avait quelque chose de nouveau dans la façon dont sa fille parlait.
Pas de perfection.
Pas de transformation miraculeuse.
Seulement davantage de place pour l’autre.
— Je ne veux pas vendre maintenant, dit Madeleine.
Sophie acquiesça.
— D’accord.
— Peut-être dans deux ans.
— D’accord.
— Tu ne vas pas essayer de me convaincre ?
— Non.
Madeleine sourit.
— Dommage. J’avais préparé des arguments.
Sophie éclata de rire.
Puis elle devint sérieuse.
— Tu sais ce qui me fait le plus honte ?
— Quoi ?
— Pas de t’avoir mise dehors.
Madeleine fronça les sourcils.
— Alors quoi ?
— D’avoir pensé que j’avais une bonne raison.
Elle regarda le jardin.
— Pendant plusieurs jours, j’ai vraiment cru que mes dettes rendaient mon geste compréhensible.
Comme si paniquer me donnait le droit de décider que tu valais moins que mon problème.
Madeleine resta silencieuse.
— Je suis contente que tu comprennes ça.
— Moi pas.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est difficile.
Madeleine sourit.
— Les bonnes choses le sont parfois.
Sophie regarda la vieille maison.
— Tu savais vraiment que papa avait préparé cette boîte ?
— Non.
— Rien du tout ?
Madeleine hésita.
— Il m’avait dit une chose.
— Quoi ?
— « Si Sophie devient insupportable après ma mort, ne la sauve pas trop vite. »
Sophie ouvrit de grands yeux.
— Il a vraiment dit ça ?
— Mot pour mot.
— Incroyable.
— J’ai cru qu’il plaisantait.
— Très drôle.
— Un peu.
Elles restèrent assises au soleil.
Madeleine avait changé.
Elle avait voyagé seule.
Commencé un cours de peinture.
Refusé deux invitations familiales auxquelles elle n’avait aucune envie d’assister.
Acheté une robe rouge beaucoup trop chère.
Henri aurait adoré.
Ou détesté le prix.
Probablement les deux.
Sophie avait changé aussi.
Elle avait vendu son grand appartement pour un plus petit.
Elle travaillait davantage elle-même.
Elle disait plus souvent :
« Je ne peux pas me le permettre. »
Étrangement, cela lui faisait du bien.
Un dimanche, Sophie arriva avec une vieille boîte.
— J’ai trouvé ça dans le grenier.
À l’intérieur se trouvaient des photos.
Henri et Madeleine devant la maison.
Sophie bébé.
Sophie à l’école.
Sophie à Paris.
Puis une photographie que Madeleine n’avait jamais vue.
Henri, seul dans la cuisine.
Assis.
La tête dans les mains.
Au dos, une date.
La semaine de sa première faillite.
Madeleine sourit tristement.
— Qui a pris ça ?
— Probablement toi.
— Je ne me rappelle pas.
Sophie regarda la photo.
— Il avait l’air détruit.
— Il l’était.
— Pourtant toute ma vie, j’ai pensé que papa savait toujours quoi faire.
Madeleine répondit :
— C’était une illusion qu’il aimait beaucoup.
Sophie posa la photographie à côté de celle que Madeleine avait tenue le jour où elle avait été chassée.
— Tu crois qu’on lui en veut trop ?
Madeleine réfléchit.
— Parfois.
— Et pas assez ?
— Aussi.
Sophie rit.
— Très utile.
— Les morts sont compliqués.
Comme les vivants.