Maître Laurent replia la feuille.
— Votre père savait que vous diriez probablement cela.
Sophie le fixa.
— Il a écrit autre chose ?
— Oui.
— Quoi ?
Maître Laurent regarda Madeleine.
Puis Sophie.
— « Si Sophie refuse, ne lui révélez rien de plus. »
Le visage de Sophie se ferma.
— Il nous fait chanter depuis sa tombe ?
Madeleine tourna enfin la tête vers sa fille.
— Non.
Sa voix était calme.
— Il essaie de nous obliger à regarder quelque chose que tu as visiblement décidé de ne jamais regarder.
Sophie blêmit.
— Tu ne sais même pas ce qu’il y a dans cette boîte.
Madeleine répondit :
— Toi non plus.
Elles retournèrent à la maison le soir même.
Sophie marcha devant.
Elle ouvrit la porte.
Madeleine resta sur le seuil.
Trois jours plus tôt, elle avait été chassée de cet endroit.
Maintenant, sa fille attendait qu’elle entre.
— Maman…
Madeleine la regarda.
Sophie ne trouva pas les mots.
Alors Madeleine entra.
Pas comme quelqu’un qui rentrait chez elle.
Comme quelqu’un qui pénétrait dans une maison où quelque chose devait encore être prouvé.
Dans le bureau d’Henri, la bibliothèque semblait normale.
Mais derrière une rangée de vieux livres de droit, elles trouvèrent un petit levier.
La bibliothèque pivota de quelques centimètres.
Derrière, une niche.
Et dans la niche…
une boîte métallique grise.
Sophie la prit.
— Il n’y a pas de serrure.
Madeleine posa la main dessus.
— Ouvre.
Sophie souleva le couvercle.
À l’intérieur se trouvaient quatre enveloppes.
Sur la première :
POUR SOPHIE — AVANT QUE TU ACCUSES TA MÈRE.
Sur la deuxième :
POUR MADELEINE — AVANT QUE TU CONTINUES À LA PROTÉGER.
Sur la troisième :
POUR VOUS DEUX — SUR LA MAISON.
Et sur la dernière :
À OUVRIR SEULEMENT APRÈS AVOIR LU LES TROIS PREMIÈRES.
Sophie regarda sa mère.
— Qu’est-ce que papa savait ?
Madeleine ne répondit pas.
Mais pour la première fois, Sophie vit clairement la peur dans ses yeux.
Et comprit une chose :
sa mère savait peut-être depuis longtemps qu’un jour, cette boîte finirait par être ouverte.
PARTIE 2 — LA PREMIÈRE LETTRE NE PARLAIT PAS D’HÉRITAGE… ELLE PARLAIT DES DETTES DE SOPHIE
Sophie ouvrit la première enveloppe.
Ses mains n’étaient plus aussi assurées.
Elle lut silencieusement les deux premières lignes.
Puis son visage changea.
Madeleine le remarqua.
— Qu’est-ce qu’il dit ?
Sophie replia presque la lettre.
— Rien.
Madeleine ne bougea pas.
— Ton père a écrit « avant que tu accuses ta mère ».
Je pense que ce n’est pas rien.
Sophie inspira.
Puis lut à voix haute.
« Sophie,
je sais pour les dettes.
Pas seulement les vingt mille euros dont tu m’as parlé.
Je sais pour le prêt professionnel.
Je sais pour les deux crédits personnels.
Je sais pour le découvert que tu caches depuis huit mois.
Et je sais que tu comptes sur ma mort pour régler tout cela. »
Sophie s’arrêta.
Madeleine la regarda.
— Quelles dettes ?
— Maman—
— Quelles dettes ?
— Ce n’est pas important.
— Ton père pensait que ça l’était.
Sophie serra le papier.
— Mon entreprise a eu des problèmes.
— Quels problèmes ?
— J’ai perdu deux gros clients.
Puis j’ai investi dans un nouveau local.
Puis il y a eu les travaux.
Puis…
Elle se tut.
Madeleine comprit.
— Combien ?
Sophie regarda le sol.
— Un peu plus de cent trente mille.
Madeleine s’assit.
— Cent trente…
— Je pensais pouvoir rembourser.
— Avec quoi ?
Sophie ne répondit pas.
Le silence donna la réponse.
Avec l’héritage.
Avec la maison.
Henri poursuivait :
« Tu vas être tentée de penser que cette maison est la solution.
Tu vas aussi être tentée de penser que ta mère est l’obstacle.
Je te demande de t’arrêter avant de commettre quelque chose que tu ne pourras pas facilement reprendre.
Ta mère n’est pas responsable de tes dettes.
Et surtout, tu ne sais pas toute l’histoire de cette maison. »
Sophie baissa la lettre.
Madeleine la fixait.
— C’est pour ça ?
— Quoi ?
— Tu m’as mise dehors parce que tu pensais vendre rapidement.
Sophie se mit à pleurer.
Pas beaucoup.
Mais ses yeux s’emplirent soudain.
— J’avais peur.
Madeleine resta silencieuse.
— Les banques m’appellent tous les jours.
J’ai deux salariés.
Si je ferme, ils perdent leur emploi.
J’ai menti à tout le monde.
Même à papa.
Au début je lui ai parlé de vingt mille.
Puis il a commencé à être malade.
Je n’ai pas voulu lui dire le reste.
Madeleine répondit froidement :
— Et tu as décidé que me jeter dehors était plus simple.
Sophie leva les yeux.
— Je pensais que la maison me revenait.
— Tu pensais.
— Le notaire avait dit que papa préparait sa succession.
— Ce n’est pas la même chose.
— J’étais persuadée—
Madeleine se leva.
— Tu étais surtout pressée.
Sophie se tut.
— Six jours.
Tu as attendu six jours après son enterrement.
— Je sais.
— Non.
Je ne crois pas que tu saches encore ce que ça m’a fait.
Sophie prit la deuxième enveloppe.
POUR MADELEINE — AVANT QUE TU CONTINUES À LA PROTÉGER.
Elle la tendit.
— C’est à toi.
Madeleine ne la prit pas tout de suite.
Puis elle ouvrit.
Dès les premières lignes, elle ferma les yeux.
Sophie demanda :
— Qu’est-ce qu’il dit ?
Madeleine resta silencieuse.
— Maman.
Finalement, elle lut.
« Madeleine,
je sais que tu n’as jamais dit à Sophie combien tu as payé.
Je sais aussi pourquoi.
Tu as toujours pensé qu’aimer quelqu’un voulait dire lui éviter le poids des sacrifices faits pour lui.
Je crois maintenant que tu avais tort. »
Sophie fronça les sourcils.
— Payé quoi ?
Madeleine continua.
« Quand Sophie avait dix-neuf ans et voulait partir à Paris, nous n’avions pas assez pour financer ses études et conserver la maison après ma première faillite.
Tu as vendu l’appartement de ta mère.