PARTIE 1 — « PAPA EST MORT. CETTE MAISON EST À MOI MAINTENANT. PARS. »
La valise heurta le trottoir mouillé avant Madeleine.
Elle tomba sur le côté, s’ouvrit légèrement, et une manche noire glissa hors de la fermeture.
Madeleine resta immobile.
Soixante-sept ans.
Un manteau bleu marine fermé jusqu’au cou.
Des cheveux gris argentés que le vent rabattait doucement contre son visage.
Dans sa main droite, elle tenait une vieille photographie.
Sur l’image, elle avait vingt-neuf ans.
Henri en avait trente-deux.
Ils riaient devant une maison encore en travaux, les murs couverts d’échafaudages et le jardin réduit à un rectangle de terre.
La maison devant laquelle Madeleine se tenait aujourd’hui.
Sa maison.
Ou du moins, celle qu’elle avait toujours appelée ainsi.
Dans l’encadrement de la porte, Sophie ne tremblait pas.
— Papa est mort. Cette maison est à moi maintenant. Pars.
Madeleine leva lentement les yeux.
Sa fille portait un élégant manteau beige.
Ses cheveux bruns étaient parfaitement attachés.
Aucune larme.
Seulement cette dureté étrange qui était apparue depuis l’hospitalisation d’Henri.
— Sophie…
— Non.
— Je voudrais seulement—
— Je ne veux plus discuter.
Sophie montra la valise.
— J’ai préparé tes affaires principales. Le reste, on verra plus tard.
Madeleine regarda la valise.
Puis sa fille.
— Tu as préparé mes affaires ?
— Il faut avancer.
— Ton père est mort il y a six jours.
Sophie serra les mâchoires.
— Justement.
Le silence entre elles fut plus violent qu’un cri.
Madeleine regarda une dernière fois l’intérieur de la maison.
Le parquet qu’Henri avait posé lui-même dans l’entrée.
La rampe d’escalier qu’ils avaient poncée ensemble pendant trois week-ends.
Le vase bleu de leur mariage.
La petite fissure au-dessus de la porte du salon qu’ils n’avaient jamais réparée parce qu’Henri disait qu’elle ressemblait à une carte de Bretagne.
Puis elle baissa les yeux vers la photographie.
— Il aurait détesté ça.
Sophie répondit immédiatement :
— Il est mort.
Madeleine ferma les yeux.
Ce fut la phrase qui la blessa le plus.
Pas parce qu’elle était fausse.
Parce que Sophie l’avait prononcée comme si la mort d’Henri avait effacé son droit d’avoir existé ici.
Madeleine se pencha.
Ramassa sa valise.
Ses doigts tremblaient.
Mais elle ne demanda pas à entrer.
Elle ne supplia pas.
Elle ne cria pas.
Elle posa simplement la photographie dans la poche intérieure de son manteau.
Puis elle descendit les trois marches.
— Où vas-tu ? demanda malgré elle Sophie.
Madeleine ne se retourna pas.
— Là où je ne dérange personne.
Et elle partit.
Trois jours plus tard, Sophie entra dans l’étude de Maître Laurent avec la confiance de quelqu’un qui avait déjà organisé sa nouvelle vie.
Elle avait passé le week-end à téléphoner à un architecte.
La maison était trop sombre.
Le salon trop ancien.
Le jardin trop grand.
Elle voulait vendre rapidement ou rénover avant la mise sur le marché.
Henri avait laissé des économies.
Des placements.
Une maison secondaire dans le Lot.
Et, pensait-elle, la maison familiale.
Elle imaginait déjà régler certaines dettes dont personne ne connaissait l’existence.
Maître Laurent ajusta ses lunettes argentées.
Devant lui se trouvait un dossier fermé.
Sophie s’assit.
— On peut commencer ?
— Pas encore.
Elle fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Le notaire regarda la porte.
— Votre mère doit être présente.
Sophie se raidit.
— Ma mère ?
— Oui.
— Pour quelle raison ?
— Parce que votre père l’a expressément demandé.
— Dans le testament ?
Maître Laurent ne répondit pas exactement.
— Dans ses instructions.
Sophie inspira profondément.
— Ma mère ne vit plus dans la maison.
Le notaire releva les yeux.
— Je sais.
Le ton était neutre.
Professionnel.
Mais Sophie sentit immédiatement qu’il savait davantage.
— Elle vous a appelé ?
— Ce n’est pas la question.
— Alors pourquoi doit-elle être là ?
— Parce que je ne peux pas poursuivre sans elle.
— Je suis la fille d’Henri.
— Et elle était son épouse.
— Était.
Maître Laurent la regarda plusieurs secondes.
— Madame Delcourt, je vous conseille de choisir vos mots avec davantage de soin.
Sophie rougit.
Avant qu’elle puisse répondre, quelqu’un frappa.
La porte s’ouvrit.
Madeleine entra.
Même manteau bleu marine.
Même sac noir.
Mais quelque chose avait changé.
Elle semblait plus petite.
Pas physiquement.
Comme si les trois derniers jours avaient ajouté des années à sa fatigue.
Sophie détourna le regard.
Maître Laurent se leva immédiatement.
— Madame Delcourt.
— Maître.
Il tira une chaise.
Madeleine s’assit.
À côté de sa fille.
Pas un mot.
Maître Laurent attendit.
Puis il prit le dossier d’héritage posé devant lui.
Et le déplaça.
Sous le dossier se trouvait une enveloppe crème.
Scellée.
Sur le devant, Henri avait écrit à la main :
MADELEINE.
Sophie se pencha.
Madeleine pâlit.
Elle reconnut immédiatement l’écriture.
Maître Laurent posa ses doigts sur le cachet.
— Votre mari m’a laissé une dernière instruction.
Madeleine leva les yeux.
— Quand ?
— Trois semaines avant son décès.
Sophie demanda :
— Quel genre d’instruction ?
Le notaire les regarda toutes les deux.
— Une instruction qui devait être exécutée avant toute lecture complète de ses dernières dispositions.
Il brisa le sceau.
Sortit une feuille.
Puis resta silencieux quelques secondes.
Sophie s’impatienta.
— Alors ?
Maître Laurent commença à lire.
« Madeleine,
si Sophie est assise près de toi au moment où cette lettre est ouverte, cela veut dire qu’au moins une partie de ce que je craignais s’est produite. »
Sophie sentit son ventre se serrer.
Madeleine cessa de respirer.
Le notaire continua :
« Je ne demande à personne de pardonner quoi que ce soit avant de connaître les faits.
Je demande seulement ceci :
avant que mon testament soit lu, retournez toutes les deux dans la maison.
Dans mon bureau, derrière la bibliothèque, se trouve une boîte grise.
Ouvrez-la ensemble.
Pas séparément.
Pas par l’intermédiaire d’un avocat.
Ensemble.
Ensuite seulement, Maître Laurent vous dira ce que j’ai décidé. »
Sophie se leva brusquement.
— C’est absurde.
Madeleine resta assise.