Je ne sais pas si vous vous êtes pardonné.
Ce n’est pas mon affaire.
Voici ce qui l’est :
Sophie, tu pensais probablement que je laisserais assez d’argent pour résoudre tes problèmes.
Je pourrais le faire.
Mais si je rembourse tout à ta place, tu recommenceras peut-être à croire que chaque catastrophe finit par être absorbée par quelqu’un d’autre.
Madeleine, tu serais probablement prête à utiliser ta propre part pour l’aider.
Je te demande de ne pas le faire immédiatement.
Laissez Maître Laurent vous expliquer les chiffres.
Puis décidez séparément.
Pas sous la pression de la culpabilité.
Pas sous la peur de perdre l’autre.
Et surtout :
ne transformez pas mon héritage en dernière manière pour moi de contrôler votre relation.
Après cette lettre, vous êtes libres. »
Sophie resta silencieuse.
Madeleine aussi.
En bas de la page, Henri avait ajouté à la main :
« P.-S. : Sophie, si tu as mis ta mère dehors, commence par lui rendre ses clés. »
Madeleine eut un petit rire malgré elle.
Sophie porta une main à son visage.
Puis sortit de sa poche un trousseau.
Les clés de la maison.
Elle les posa devant sa mère.
— Je suis désolée.
Madeleine les regarda.
Mais ne les prit pas tout de suite.
— Je ne veux pas revenir simplement parce que ton père te l’a demandé.
— Je sais.
— Je veux que tu comprennes que cette maison n’est pas une récompense pour moi.
— Je sais.
— Et que je ne veux pas que ta peur devienne ma responsabilité.
Sophie acquiesça.
— Je sais.
Madeleine prit les clés.
Puis ajouta :
— Maintenant, allons découvrir ce qu’il a réellement laissé.
PARTIE 4 — LE TESTAMENT NE SAUVA PAS SOPHIE COMME ELLE L’ESPÉRAIT
Maître Laurent les attendait.
Cette fois, Sophie ne demanda pas :
« On peut commencer ? »
Elle s’assit.
Madeleine également.
Le notaire ouvrit enfin le dossier complet.
— Avant les dispositions, je dois clarifier la situation de la maison.
Il confirma ce qu’Henri avait écrit.
Madeleine possédait déjà une part du bien.
Elle avait donc pleinement le droit d’y vivre.
La part d’Henri serait traitée dans la succession selon les dispositions et les règles applicables.
Sophie regarda sa mère.
— Je n’avais vraiment aucun droit de te mettre dehors.
Maître Laurent répondit :
— Juridiquement, non.
Madeleine ajouta :
— Humainement non plus.
Sophie acquiesça.
— Oui.
Puis vint la question des liquidités.
Henri avait laissé une somme importante.
Mais beaucoup moins que Sophie ne l’avait imaginé.
Une partie était destinée à couvrir certaines obligations.
Une autre à Madeleine.
Une autre à Sophie.
Mais pas suffisamment pour rembourser cent trente mille euros.
Sophie sentit son cœur accélérer.
— Combien me revient exactement ?
Maître Laurent donna le chiffre.
Elle resta silencieuse.
Cela permettrait de soulager sa situation.
Pas de l’effacer.
— Je vais devoir vendre mon entreprise.
— Peut-être, répondit le notaire.
— Alors tout ça…
Elle se reprit.
Autrefois, elle aurait dit :
« Alors tout ça ne sert à rien. »
Mais elle regarda Madeleine.
Puis se corrigea.
— Je vais devoir prendre une décision que j’évitais.
Madeleine ne proposa pas d’argent.
Pas encore.
Henri avait raison sur un point : elle en avait envie.
Terriblement.
Elle aurait pu vendre un placement.
Donner une partie de ses économies.
Sauver Sophie.
Revenir à leur ancien rôle.
Mais elle ne le fit pas.
Le notaire continua.
Henri avait cependant laissé une disposition particulière.
Un petit local commercial qu’il possédait depuis des années.
Pas à Sophie directement.
À une société familiale inactive.
Sophie fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Votre père savait que votre entreprise avait besoin d’un espace.
Il a prévu que vous puissiez louer ce local à un tarif inférieur au marché pendant trois ans.
Pas gratuitement.
Sophie resta silencieuse.
— Il savait…
— Oui.
— Il savait que mon loyer me tuait.
— Oui.
— Pourquoi il ne me l’a jamais dit ?
Maître Laurent répondit :
— Parce qu’il voulait vous proposer cela de son vivant.
Vous avez annulé vos trois derniers rendez-vous avec lui.
Sophie pâlit.
Elle se souvenait.
Une réunion.
Un client.
Un déplacement.
Puis l’hôpital.
Elle regarda ses mains.
— J’étais occupée.
Personne ne répondit.
Elle comprit elle-même l’insuffisance de cette phrase.
Le local ne sauvait pas tout.
Mais il changeait les calculs.
Avec un loyer réduit, une restructuration des prêts et la vente d’une partie du matériel inutile, l’entreprise pouvait peut-être survivre.
À condition que Sophie accepte de réduire.
De licencier personne si possible.
De renoncer au développement rapide.
De vivre avec une entreprise plus petite.
Moins prestigieuse.
Plus réaliste.
La chose qu’elle avait refusé d’accepter pendant deux ans.
— Et la maison ? demanda-t-elle finalement.
Maître Laurent regarda Madeleine.
— Votre père laisse sa part selon une organisation qui vous donne à toutes les deux des droits, mais aucune de vous ne peut vendre seule immédiatement.
Sophie fronça les sourcils.
— Il nous oblige à rester liées ?
— Temporairement.
Pour éviter une vente précipitée pendant le deuil.
Après cette période, vous pourrez décider.
Madeleine demanda :
— Combien de temps ?
— Un an.
Sophie eut presque envie de protester.
Puis elle s’arrêta.
— D’accord.
Il restait une dernière disposition.
Maître Laurent sortit une petite enveloppe.
— Celle-ci ne concerne pas directement l’argent.
Il la tendit à Madeleine.
À l’intérieur se trouvait une réservation déjà payée.
Une semaine dans une petite maison en Bretagne.
Le village où Henri et Madeleine avaient passé leur lune de miel.
Avec une note :
« Madeleine,
n’utilise pas tout ce que je laisse pour sauver les autres.
Achète quelque chose d’inutile.
Pars quelque part.
Mange trop cher.
Vis au moins une fois sans te demander qui a besoin de toi. »
Madeleine éclata en sanglots.
Pas discrètement.
Sophie la regarda.
Puis se leva.
Cette fois, elle ne la prit pas immédiatement dans ses bras.
Elle demanda :
— Tu veux que je te serre ?
Madeleine la regarda.
Puis hocha la tête.