La porte d’accès principale était désormais hermétiquement scellée. Vernier n’était plus qu’un cadavre écrasé sous les tonnes d’acier du système de fermeture.
Élise se releva, le souffle court, contemplant avec horreur les débris sanglants sous la lourde dalle.
— Nous sommes pris au piège… Nous allons mourir étouffés ici !
Adrien ne céda pas à la panique. Il se dirigea immédiatement vers le fond de la chambre forte, illuminant les parois de pierre de granit brut qui formaient le mur extérieur du bunker.
— Mon père était avocat, mais il avait une formation d’ingénieur des mines, expliqua-t-il calmement en frappant le mur avec son pied de biche. Lorsqu’il a aidé à concevoir cette chambre pour le consortium en 1968, il savait qu’un jour ses complices tenteraient de l’emmurer vivant. Il n’aurait jamais accepté de déposer des fonds dans un lieu sans prévoir une issue de secours.
À deux mètres du sol, dissimulée derrière une fausse plaque de ventilation scellée par quatre boulons à tête plate, une cavité étroite apparaissait dans l’appareillage de granit.
Adrien dévissa frénétiquement les fixations avec l’extrémité métallique de son outil. La plaque de tôle céda avec un bruit sec. Derrière s’ouvrait un conduit d’évacuation des eaux d’infiltration, à peine assez large pour laisser passer le corps d’un homme rampant. Une odeur puissante d’iode et d’algues pourries s’en échappa aussitôt.
— Ce conduit débouche directement sous les pontons de déchargement du port, à marée basse, dit Adrien en se tournant vers elle. Il reste moins de quarante minutes avant que la marée ne monte et n’inonde totalement la canalisation.
Il jeta dans un sac étanche les deux registres de comptes originaux, les dossiers de spoliation et une poignée de lingots pour financer leur cavale. Il laissa le reste de l’or, les millions de titres au porteur et la montagne de billets entassés dans la crypte condamnée.
— Vous ne prenez pas le reste ? s’étonna Élise.
— Cet or est maudit, Élise. Il a dévoré mon père, votre mère, Gabriel de Montfort et les Vernier. S’il reste scellé sous des tonnes de béton et d’acier, la banque mettra des années judiciaires à forcer ce coffre. Quand ils y parviendront, nos dossiers seront déjà entre les mains des cours internationales de justice et de la presse mondiale.
Il hissa Élise dans le conduit étroit.
— Allez-y. Ne vous arrêtez sous aucun prétexte, même si l’eau commence à monter. Je suis juste derrière vous.
L’ascension dans le boyau de briques humides fut une épreuve de pure terreur. L’air y manquait, l’espace était si exigu que leurs épaules raclaient les parois gluantes de salpêtre. Au loin, le grondement sourd de la mer montante résonnait comme le battement de cœur d’un monstre marin s’apprêtant à refermer sa mâchoire sur eux.
L’eau glacée commença à lécher leurs chevilles, puis leurs genoux. Le courant poussait contre leur avancée, lourd et obscur. Élise rampait avec l’énergie du désespoir, guidée par une infime lueur blafarde qui perçait à l’extrémité du tunnel.
Soudain, la grille de sortie apparut. Rouillée par les embruns, elle céda sous les coups de boutoir conjugués de leurs pieds.
Ils basculèrent dans le vide pour atterrir sur le lit de galets glacés d’une crique isolée, sous les piliers de béton du port de commerce. La pluie lavait leurs visages couverts de suie et de boue. Au-dessus de leurs têtes, dans la ville haute, les sirènes de la police commençaient à retentir, déchirant les premières lueurs grises de l’aube.
Adrien aida Élise à se relever. Trempés jusqu’aux os, exténués mais vivants, ils contemplèrent la mer qui s’ouvrait devant eux, immense, sauvage et indifférente aux folies des hommes.
Six mois plus tard.
La chaleur du printemps baignait la terrasse d’un petit café discret sur les quais du port de Lisbonne. Les vagues de l’Atlantique clapotaient doucement contre les coques des voiliers peints de couleurs vives.
Élise feuilletait l’édition internationale du journal qu’elle venait d’acheter à l’angle de la ruelle.
En première page, un titre barrant trois colonnes résumait le scandale qui ébranlait la finance européenne depuis l’hiver :
« L’AFFAIRE DES FONDS DE GRANVILLE : UNE FONDATION INTERNATIONALE CRÉÉE POUR RESTITUER PLUSIEURS CENTAINES DE MILLIONS D’EUROS DE BIENS SPOLIÉS. LES HÉRITIERS DES CONSORTIUMS RETROUVÉS GRÂCE À DES LIVRES DE COMPTES MYSTÉRIEUSEMENT TRANSMIS AU PARQUET NATIONAL FINANCIER. »
L’article précisait que le manoir de Haute-Lande, saisi par l’État puis racheté par une société philanthropique anonyme, allait être transformé en mémorial et centre d’accueil pour orphelins. Gabriel de Montfort y était officiellement mentionné comme décédé de vieillesse, tandis que la disparition inexpliquée du notaire Victor Vernier demeurait l’un des plus grands mystères criminels non résolus de la décennie.
Quant à Adrien Valmont et Élise de Montfort, leurs noms n’apparaissaient nulle part. Pour le monde, ils n’avaient jamais existé autrement que comme des spectres d’un passé tragique enfin refermé.
Une ombre familière vint couvrir la table.
Un homme aux cheveux coupés court, portant des lunettes d’écaille légères et vêtu d’une veste de lin beige, s’assit en face d’elle avec un sourire serein. Ses traits étaient reposés, détendus, libérés du masque de haine et de mensonge qu’il avait porté pendant tant d’années.
— Le navire pour les Açores appareille dans deux heures, dit Adrien en posant deux billets de traversée sur la nappe blanche.
Élise referma le journal et le glissa sous son bras. Elle toucha machinalement son cou nu, où ne pendait plus aucun médaillon, ne ressentant désormais qu’une sensation infinie de légèreté.
— Est-ce que tu penses qu’ils ont enfin trouvé la paix ? demanda-t-elle doucement en regardant l’horizon.
Adrien contempla l’océan scintillant sous le soleil portugais avant de poser sa main sur la sienne.
— Nos parents ont passé leur existence à voler des vies et à fuir leurs propres fantômes. Nous leur avons offert la seule issue décente : la vérité. Maintenant, Élise, c’est notre tour de vivre. Pas sous l’ombre des morts, mais sous notre propre nom.