Élise sentit la pièce vaciller autour d’elle. L’image pieuse et sacrificielle de sa mère se brisait net contre la noirceur de cette confession.
— C’est faux… balbutia-t-elle. Elle vivait comme une recluse, dans le dénuement…
— Parce qu’elle s’était repentie trop tard ! hurla Vernier. Quand mon père a fait abattre Julien Valmont sur la route du Cap Blanc, Clémence a compris qu’elle serait la suivante si elle utilisait le moindre centime. Alors elle a verrouillé les avoirs dans le coffre de Granville. Elle a scellé le secret dans son médaillon et s’est condamnée à une pauvreté d’expiation, espérant que Dieu ou le temps effacerait le sang de ses mains. Mais moi, j’ai attendu. J’ai monté cette fausse créance sur sa maison pour vous forcer, vous, sa fille naïve, à vous lier aux Montfort et à ramener ce médaillon à la surface ! Gabriel n’était qu’un paravent, un pantin que je manipulais… jusqu’à ce que cet homme prenne sa place.

Adrien appuya plus fermement le canon de son arme contre le front du notaire.
— Et la chambre forte ? Comment l’ouvre-t-on sans déclencher le protocole de destruction des titres ?
— Vous ne le saurez jamais… siffla Vernier. Tuez-moi, et l’alerte silencieuse de mon étude se déclenchera au lever du jour. La police financière sera ici dans deux heures. Vous serez accusé du meurtre de Gabriel de Montfort dont le cadavre pourrit sous nos pieds, et de celui de mon homme. Vous serez décapité par les tribunaux, Valmont !

Adrien ne cilla pas. Il tira froidement une seringue de sa poche, contenant une solution translucide.
— Je ne vais pas vous tuer, Vernier. La morphine et la douleur vont vous garder éveillé assez longtemps pour que vous nous serviez de sauf-conduit jusqu’à la banque. Mais avant cela…

Adrien s’agenouilla et fouilla les poches intérieures du manteau de Vernier. Il en sortit un carnet relié de cuir noir portant le sceau de l’ordre des notaires et un passe-partout électronique à encoches multiples.

— Le code d’accès de l’agence centrale, constata Adrien. Vous aviez déjà tout prévu pour cette nuit. Vous comptiez nous abattre, récupérer le médaillon et vider la salle avant l’aube.
Vernier ferma les yeux, vaincu par la souffrance et la certitude de sa perte.

Adrien se tourna vers Élise. Son visage était calme, mais ses yeux trahissaient une douleur sourde. Les révélations sur leurs parents avaient creusé une tranchée d’amertume entre eux. Leurs familles n’étaient pas unies par une alliance sacrée de victimes, mais liées par la boue et le sang d’un vol historique.

— Nous devons partir maintenant, dit-il d’une voix basse. Dans moins de trois heures, les hommes de Vernier postés en ville s’inquiéteront de son silence. Vous avez le choix, Élise. Vous pouvez prendre la voiture de Vernier, quitter cette région et ne jamais regarder en arrière. Vous resterez vivante, mais la maison de votre mère sera saisie, et vous passerez le reste de votre vie sous une fausse identité.
Élise redressa la tête. Les larmes qui avaient menacé de couler s’étaient évaporées, remplacées par une résolution froide, forgée dans la trahison.
— Et l’autre option ? demanda-t-elle.
— L’autre option est de descendre avec moi dans cette chambre forte. De récupérer ces titres et les dossiers des familles dépossédées. De rendre ce qui peut l’être aux descendants légitimes, et de faire disparaître à tout jamais le nom de Montfort, de Valmont et de Vernier de la mémoire des hommes. Mais cela implique d’affronter la police, les associés de Vernier, et peut-être d’y laisser notre peau.

Élise détacha le médaillon d’agate de son cou. Elle fit jouer la charnière minuscule avec la pointe de son ongle. La pierre s’ouvrit en deux moitiés parfaites, révélant une minuscule clé plate en titane, gravée d’une suite de sept chiffres microscopiques.

— Ma mère a passé sa vie à trembler dans les ténèbres, dit-elle fermement. Je refuse de trembler à mon tour. Allons-y.

La tempête redoublait de violence lorsque la berline noire de Vernier s’engagea sur la route côtière menant à Granville. Le notaire, ligoté et bâillonné sur la banquette arrière, perdait conscience par intermittence sous l’effet du garrot serré autour de sa cuisse.

Adrien conduisait avec une précision chirurgicale, les phares balayant des gerbes d’eau saumâtre soulevées par les vagues qui s’écrasaient contre la digue. À côté de lui, Élise étudiait le carnet de Vernier à la lumière d’une petite torche.

— Le système est automatisé la nuit, expliqua-t-elle en déchiffrant les notes techniques griffonnées à la hâte. Les coffres de haute sécurité sont situés au troisième sous-sol, sous le niveau de la mer. La porte principale nécessite deux autorisations simultanées : la clé mécanique que je détiens et la validation biométrique du responsable de l’étude notariale dépositrice. C’est pour cela que Vernier devait être présent en personne.
— Alors il nous ouvrira la porte, bon gré mal gré, répondit Adrien, le regard fixé sur l’asphalte luisant. Ensuite, nous devrons faire vite. Le protocole de purge des coffres se déclenche si la procédure d’ouverture excède douze minutes. Des gaz corrosifs inondent les caissons pour détruire tout document papier en cas de braquage avéré. Les banques privées ne laissent rien au hasard lorsqu’il s’agit de protéger les secrets de l’après-guerre.

Ils atteignirent les abords de la haute bâtisse de granit de la Banque Maritime vers quatre heures du matin. La ville portuaire dormait d’un sommeil lourd, bercée par les gémissements sinistres des drisses contre les mâts des chalutiers amarrés.

Adrien gara le véhicule dans une ruelle déserte, à l’arrière de l’établissement bancaire, dissimulé derrière un entrepôt de marée. Il neutralisa la caméra de service à l’aide d’un émetteur d’interférences portatif qu’il portait dans sa mallette.

Soutenant Vernier à demi conscient, dont le visage avait pris la pâleur de la cire, Adrien et Élise franchirent la porte de service grâce au pass électronique du notaire. L’air à l’intérieur du bâtiment était sec, filtré, glacial, imprégné d’une odeur d’ozone et de poussière industrielle.