— Restez derrière moi, ordonna-t-il dans un murmure à peine audible.
— Qui cela peut-il être ? Le gardien dort dans la dépendance…
— Il n’y a plus de gardien depuis hier soir, Élise. Je l’ai renvoyé. Ceux qui viennent ne sont pas des cambrioleurs. Ils savent que Gabriel ne peut pas avoir survécu à l’hiver.

Des pas mesurés gravissaient l’escalier monumental en colimaçon. Une respiration rauque, traînante, brisait la cadence monotone de la pluie. Puis une voix résonna dans le couloir désert, polie, glaciale, dénuée de toute émotion humaine.

— Gabriel… mon vieil ami. Ne me dites pas que vous consommez déjà vos noces. La bienséance exigerait que vous offriez un verre de cognac à votre notaire avant de vous retirer.

Élise manqua de défaillir. Elle reconnut la voix. C’était Maître Victor Vernier. L’homme qui avait géré la succession prétendument désastreuse de sa mère. L’homme qui, jour après jour, avait poussé Élise dans les bras du vieillard invisible pour « effacer l’ardoise ».

Adrien posa sa paume sur l’épaule d’Élise pour lui intimer le calme absolu. Ses yeux dans la pénombre brillaient d’une lueur prédatrice.
— Vernier… murmura Adrien contre la tempe d’Élise. Le banquier de l’ombre. L’homme qui a signé l’ordre d’exécution de mon père il y a trente ans.

La poignée de la porte tourna avec une lenteur calculée. Le bois gémit. La porte s’entrouvrit, laissant passer le faisceau blanc et agressif d’une lampe torche halogène. La lumière balaya le lit vide, les draps impeccablement tirés, puis s’arrêta sur la table où reposait la photographie de Julien et Clémence.

Deux hommes franchirent le seuil. Vernier, vêtu d’un imperméable trempé, son chapeau de feutre rabattu sur ses tempes grisonnantes, était flanqué d’un colosse aux traits brutaux, portant une arme munie d’un silencieux.

— Intéressant, déclara le notaire en s’approchant de la table pour ramasser le cliché d’un doigt ganté de cuir. Gabriel n’a jamais conservé de souvenirs d’autrui. Et ce cliché… Julien l’avait sur lui la nuit où nous l’avons extrait de son véhicule. Quelqu’un fouille dans des tombeaux qui ne lui appartiennent pas.

Adrien surgit de l’ombre du renfoncement avec une violence fulgurante. Le coup de crosse atteignit le colosse à la mâchoire avant même que celui-ci n’eût le temps d’ajuster son tir. L’homme bascula en arrière contre la cheminée de marbre dans un fracas assourdissant. Son arme roula sur le tapis.

Mais Vernier ne paniqua pas. D’un mouvement rapide, le vieux notaire tira un pistolet de poche de son manteau et fit feu sans hésitation.

La détonation claqua, assourdie par le vent. La balle vint se loger dans le boiserie à quelques centimètres du crâne d’Adrien, projetant une gerbe d’éclats de chêne. Adrien plongea au sol, roula, et fit feu à son tour. Le projectile faucha la cuisse de Vernier qui s’effondra en poussant un hurlement guttural, lâchant son arme.

Sur le sol, le géant tentait déjà de se redresser, le visage en sang, grognant comme une bête traquée. Élise, mue par un instinct de survie plus fort que la terreur, empoigna le lourd chandelier de bronze posé sur la commode et l’abattit de toutes ses forces sur la nuque du mercenaire. Le corps massif retomba lourdement, inanimé cette fois.

Adrien se releva, le souffle court, et pointa son canon directement sur le front de Vernier qui gisait par terre, serrant sa jambe ensanglantée d’où s’échappait un flot sombre.

— Six ans, Maître Vernier, cracha Adrien, les dents serrées. Six ans que vous croyez m’avoir enterré sous les décombres de mon cabinet d’avocat à Bordeaux.
Vernier leva des yeux agrandis par l’effroi et la douleur. Sa respiration se mua en un sifflement paniqué.
— Valmont… ? Non… Impossible… Tu es mort dans l’incendie !
— J’ai survécu pour assister à votre agonie. Parlez, Vernier. Parlez avant que je ne laisse la gangrène et mon plomb achever ce que le destin a commencé. Qui a pris la fortune ? Où sont les titres de propriété que mon père et Clémence avaient mis à l’abri ?

Vernier eut un rictus hideux, mêlé de sueur et de sang.
— Tu crois tout savoir, n’est-ce pas, Adrien ? Tu crois que ton père était un chevalier blanc et Clémence une sainte martyre ? Tu n’as jamais été qu’un pion dans leur propre jeu.
— Taisez-vous et répondez ! cria Élise en s’avançant, tenant toujours le chandelier ensanglanté, métamorphosée par la fureur. Ma mère s’est laissée mourir de faim et de honte dans cette maison délabrée ! Elle pleurait chaque nuit sur des registres de comptes falsifiés !
— Parce qu’elle n’avait plus la force de porter le mensonge, mademoiselle ! cracha le notaire en toussant. Clémence n’a pas été volée par Gabriel de Montfort. Gabriel de Montfort n’a jamais possédé le sou que vous lui prêtiez ! Tout cet empire… c’était l’or de la Résistance et des familles déportées confié en 1944 à un consortium de trois hommes : Julien Valmont, Gabriel de Montfort, et mon propre père !

Un silence de plomb tomba dans la chambre. Seul le crépitement de la pluie battait encore les carreaux.

— Ils ne l’ont pas rendu, continua Vernier avec une hargne désespérée. À la fin de la guerre, le consortium a décidé de faire fructifier les fonds sous des prête-noms. Puis, dans les années 70, la cupidité les a dévorés. Julien Valmont a voulu racheter toutes les parts en liquidant Gabriel. Mais votre mère, Élise… votre mère était la maîtresse de Julien et la complice de son plan ! C’est elle qui a détourné les archives. C’est elle qui a caché les registres originaux des véritables héritiers. Elle a doublé tout le monde !