Ils s’engagèrent dans l’escalier de béton brut menant aux entrailles de la banque. À chaque palier franchi, le silence se faisait plus épais, plus sépulcral. Au niveau moins trois, une lourde herse d’acier forgé barrait le passage.
Adrien plaça Vernier devant le scanner optique. Il souleva brutalement la paupière de l’homme d’affaires inerte pour aligner sa rétine sur le rayon rouge. Un bip étouffé retentit, suivi d’un claquement mécanique lourd. La herse glissa sur ses rails dans un sifflement pneumatique.
Ils débouchèrent dans la rotonde des coffres.
Au centre de la pièce circulaire reposait une porte blindée circulaire de plus d’un mètre d’épaisseur, ornée de rouages en laiton poli. Au centre du disque d’acier brillait une serrure circulaire microscopique surmontée d’un clavier numérique analogique.
— C’est ici, murmura Élise, la voix étranglée par l’atmosphère raréfiée. Le coffre zéro. Celui dont aucun registre ne mentionne l’existence.
Elle s’approcha du panneau de contrôle. Ses mains ne tremblaient plus. Avec une méticulosité implacable, elle entra la suite de sept chiffres gravée à l’intérieur du médaillon : 1-9-4-4-7-2-8.
Le clavier émit une tonalité grave. Un voyant ambré commença à clignoter à un rythme rapide.
« Alerte protocole : insertion de la clé mécanique requise sous 30 secondes. Compte à rebours activé. »
Élise glissa la fine clé de titane dans la fente. Elle tenta de tourner. Rien ne bougea. Le métal résistait.
— C’est bloqué ! s’écria-t-elle. Adrien, ça ne tourne pas !
Adrien jeta Vernier contre le mur et s’élança vers elle.
— Ne forcez pas ! Le mécanisme doit être inversé. Regardez les crans !
Sur le carnet de Vernier, un croquis à l’encre rouge indiquait une inversion de pas : tourner de trois crans vers la gauche, puis enfoncer d’un millimètre avant de basculer vers la droite.
Vingt secondes.
Un signal strident commença à pulser dans la pièce. Dans les conduits d’aération supérieurs, un léger sifflement annonça l’armement des bonbonnes de gaz incendiaire et corrosif.
Quinze secondes.
Élise respira profondément, ferma les yeux pour ne plus voir le clignotement hystérique du voyant rouge, et appliqua la manipulation avec une douceur millimétrique. Trois crans à gauche. Un léger clic se fit sentir au bout de ses doigts. Elle poussa vers l’avant. La clé s’enfonça d’un cheveu. Elle tourna à droite.
Un bruit de cascade mécanique se déclencha à l’intérieur du battant blindé. Les pênes massifs de plusieurs centaines de kilos reculèrent l’un après l’autre avec des claquements de canon. La porte s’écarta lentement de son logement, révélant un réduit obscur de trois mètres sur trois.
Le sifflement des gaz s’arrêta net.
Adrien alluma sa lampe torche. Le faisceau blanc transperça l’obscurité et vint frapper deux larges malles militaires en fer blanc, frappées de l’aigle des douanes de l’époque, ainsi que plusieurs caisses d’archives en chêne cerclé de fer.
Sur les couvercles, des lettres peintes en blanc indiquaient : FONDS RÉSERVÉ – DESTINATION PRIVÉE.
Adrien força le cadenas de la première malle d’un coup de pied de biche extrait de son sac. Le couvercle sauta en grinçant.
À l’intérieur, alignés avec une précision maniaque, reposaient des dizaines de lingots d’or estampillés du sceau des banques d’Europe centrale d’avant-guerre, entourés de liasses de devises étrangères d’une valeur incalculable. Mais ce n’était pas l’or qui fixa le regard d’Adrien.
Au fond de la seconde caisse reposaient les livres de comptes originaux, reliés de maroquin vert. Les écritures détaillées de Clémence de Montfort et de Julien Valmont y consignaient chaque détournement, chaque transfert d’avoirs, chaque spoliation commise au détriment des familles disparues ou dispersées après la tourmente de la guerre.
Au bas de la dernière page, une confession conjointe signée de leurs deux mains proclamait :
« Que celui qui ouvrira ce sanctuaire pardonne notre lâcheté. L’avidité nous a rendus monstres, la terreur nous a rendus esclaves. Nous léguons cette fortune non à nos descendants pour qu’ils s’en enrichissent, mais pour qu’ils rachètent nos âmes en rendant justice. »
Élise s’effondra à genoux devant les livres, effleurant du bout des doigts la signature de sa mère. La boucle de son écriture était nerveuse, trahissant les sanglots et l’effroi d’une femme qui savait son destin scellé.
— Elle ne voulait pas me sauver du besoin, murmura Élise. Elle voulait que je mette fin à la malédiction.
— Et c’est ce que nous allons faire, dit Adrien en posant une main protectrice sur sa tête.
Une détonation retentit derrière eux.
La balle ricocha sur le montant de la porte blindée dans un éclair aveuglant, arrachant un cri de surprise à Adrien qui bascula sur le côté pour couvrir Élise.
Sur le seuil de la salle des coffres, appuyé contre le chambranle d’acier, se tenait Vernier. L’homme s’était traîné sur les coudes le long du sol et avait réussi à récupérer une petite arme de secours dissimulée dans la doublure de sa botte droite. Son visage était un masque livide de haine pure et de folie agonisante.
— Personne ne sortira d’ici avec ces livres ! hurla le notaire en braquant son arme sur les caisses. Si mon père a tué pour cet or, si j’ai consacré quarante ans de ma vie à bâtir cet empire dans le sang, ce n’est pas pour que deux bâtards d’idéalistes le dispersent aux quatre vents !
Vernier appuya de nouveau sur la queue de détente.
Mais avant que le coup ne pût partir, le mécanisme de verrouillage d’urgence, activé par les vibrations des coups de feu répétés dans la zone sécurisée, se déclencha avec une violence inouïe. Les sirènes hurlèrent à plein régime.
Le linteau supérieur de la porte blindée libéra la guillotine de secours en acier trempé.
Vernier, qui se trouvait exactement sur le seuil, leva la tête avec horreur. La masse de trois tonnes s’abattit en une fraction de seconde, broyant instantanément le notaire dans un fracas métallique assourdissant qui fit trembler les fondations mêmes de l’édifice.
Le silence retomba immédiatement dans le bunker, seulement troublé par le clignotement rouge des alarmes de confinement.