Il leva les yeux.

À cinq mètres de lui, de l’autre côté de la crypte, Julien se tenait immobile.

Dans l’obscurité mouvante, les deux frères se fixèrent. Il n’y avait plus d’échappatoire, plus de faux-semblants, plus d’intermédiaire sur qui rejeter la faute. Le mensonge qui avait soutenu leur dynastie venait de mourir dans cette fosse.

Julien fixa le corps sans vie d’Antoine, puis son regard remonta vers Dominic. Pour la première fois de sa vie, Dominic lut dans les yeux de son frère cadet une terreur absolue, non pas celle d’un enfant pris en faute, mais celle d’un homme qui réalise que son propre reflet est devenu celui d’un monstre.

Soudain, le regard de Julien dévia vers le sol, à deux pas de ses pieds.

La lueur agonisante de la pile de secours éclairait le revolver. L’arme était tombée là, juste à portée de sa main.

« Julien, non… » murmura Dominic d’une voix brisée, faisant un pas en avant en tendant la main dans un geste désespéré d’imploration fraternelle. « Ne fais pas ça. C’est fini. On peut encore… on doit arrêter ce massacre. »

Mais le poison de la culpabilité et de la folie avait achevé son œuvre dans l’esprit de Julien. Pour lui, la reddition signifiait la prison à perpétuité, la déchéance publique, le déshonneur absolu et la potence morale.

D’un plongeon désespéré, Julien se jeta au sol et s’empara du revolver.

Il roula sur le dos, se redressa sur les coudes et braqua le canon directement sur le front de son frère aîné. Son doigt se crispa immédiatement sur la queue de détente.

« Je ne peux pas aller en prison, Dominic ! hurla-t-il, les yeux injectés de sang, la salive au bord des lèvres. Je ne peux pas pourrir dans un trou pour les péchés de notre père ! Tu aurais dû rester en haut ! Pourquoi n’es-tu pas resté en haut ?! »

Dominic cessa d’avancer. La mort le fixait par le petit orifice noir du canon rayé. À cette distance, impossible de rater sa cible.

« Tu es mon frère, Julien, dit Dominic doucement, refusant de détourner les yeux. Tu es la seule famille qui me restait. Si tu dois me tuer pour cet or maudit… alors fais-le. Mais regarde-moi en face. »

Julien tremblait de tout son corps. La sueur et les larmes se mêlaient sur ses joues maculées de suie et de sang séché. Le canon du revolver oscillait dangereusement entre les deux yeux de Dominic.

« Tais-toi ! Tais-toi, ne me fais pas ça ! »

« Tue-moi, Julien. Tire. Deviens exactement ce que notre père a toujours été. »

La mâchoire de Julien se crispa avec une violence inouïe. Une seconde d’éternité s’étira, où le temps sembla se suspendre au-dessus du gouffre. Dominic vit le doigt de son frère blanchir sous la pression exercée sur la détente.

Le percuteur s’abattit.

Un claquement métallique, sec et dérisoire, résonna dans le vide.

Clic.

Julien écarquilla les yeux, pétrifié d’incompréhension. Il pressa frénétiquement la détente une deuxième fois, puis une troisième.

Clic. Clic.

Rien.

Dominic ferma les yeux un instant, laissant échapper un long soupir rauque qui tenait autant du sanglot que du soulagement.

« Quand j’ai ramassé l’arme dans le bureau de notre père, Julien… j’ai fait pivoter le barillet, murmura Dominic en rouvrant les yeux. Il y avait une douille percutée et cinq cartouches pleines. Mais avant de descendre cet escalier derrière toi… j’ai retiré les balles et je les ai glissées dans ma poche. Je voulais être sûr que personne ne commette l’irréparable sous le coup de la panique. »

Le revolver glissa des doigts inertes de Julien et tomba lourdement sur ses genoux.

Julien resta là, prostré sur le sol calcaire, les bras ballants, terrassé par l’évidence de son échec et la noirceur de son âme. Le silence l’écrasa de tout son poids. Lentement, comme un pantin dont on aurait coupé les fils, il s’effondra vers l’avant, le front contre la roche froide, et éclata en sanglots déchirants, des sanglots d’enfant perdu dans la nuit.

Dominic s’approcha de lui. Il ramassa calmement l’arme vide et la glissa dans sa ceinture. Puis, malgré la brûlure cuisante de ses plaies, malgré la nausée qui lui tordait les entrailles, il posa doucement sa main saine sur l’épaule de son frère qui pleurait.

« C’est terminé, Julien, murmura-t-il. C’est terminé. »

L’aube commença à poindre lorsque Dominic remonta enfin les marches menant au rez-de-chaussée, soutenant son frère qui marchait désormais comme un vieillard brisé.

La lumière du matin, d’un gris pur et limpide, lavait les fenêtres du manoir des Valmorin. Dans le grand vestibule, l’air semblait enfin débarrassé de cette pesanteur séculaire qui avait empoisonné des générations entières.

Dominic installa Julien sur un fauteuil du salon, loin de la porte ouverte du bureau où reposait encore la dépouille du notaire. Julien ne bougeait plus, le regard vide, fixé sur les braises éteintes de la cheminée.

Dominic marcha d’un pas lourd jusqu’au vieux téléphone noir posé sur la console de l’entrée. Il décrocha le combiné, sentant le poids écrasant de la réalité qui s’abattait sur ses épaules. Il savait ce qui les attendait : les sirènes hurlantes, les gyrophares déchirant le brouillard de la lande, les interrogatoires interminables, le déshonneur, les procès et les ruines fumantes de leur nom de famille.

Il n’y aurait pas d’héritage d’or. Pas de fuite dorée vers le soleil d’Amérique du Sud. Juste la justice des hommes, froide, implacable, pour solder les comptes d’une dynastie forgée dans le sang et la trahison.

Dominic composa le numéro de la gendarmerie.

« Allô ? répondit une voix lointaine au bout du fil. Gendarmerie de Saint-Valery, j’écoute. »

Dominic regarda une dernière fois son frère prostré, puis les portraits sévères de ses ancêtres accrochés aux murs de la galerie, qui semblaient désormais le juger avec une impuissance muette.

« Mon nom est Dominic Valmorin, dit-il d’une voix claire, débarrassée de toute peur. Je vous appelle depuis le manoir des Hautes-Bruyères. Envoyez des ambulances et des officiers. Immédiatement. Il y a eu un meurtre. Et nous vous attendons. »