Le cœur de Dominic rata un battement. L’homme ne s’était même pas retourné. Il continuait de faire levier avec son outil, jusqu’à ce qu’un claquement sec annonce la rupture du sceau de plomb. Le couvercle de pierre glissa avec un bruit de meule écrasée.

L’homme se redressa alors lentement et se tourna vers l’obscurité où se tenaient les deux frères.

La lumière de la lanterne éclaira son visage. Dominic sentit le sol se dérober sous lui.

Ce n’était pas un homme de main anonyme. Ce n’était pas un mercenaire engagé pour une basse besogne.

C’était Antoine Valmorin. Leur oncle. Le frère cadet de leur père, déclaré mort en mer quinze ans auparavant lors d’une expédition dans les eaux troubles d’Afrique de l’Ouest.

« Antoine… ? » murmura Dominic, sortant malgré lui de la pénombre, le revolver tremblant au bout de son bras. « C’est… ce n’est pas possible. Tu es mort. »

L’homme esquissa un rictus amer, découvrant des dents irrégulières. Ses traits émaciés, tailladés d’une longue cicatrice traversant la joue gauche, rappelaient effroyablement ceux de leur propre père, mais avec une férocité que ce dernier n’avait jamais affichée.

« Les morts ont parfois la courtoisie d’attendre que les vivants terminent leur besogne avant de réclamer leur part, Dominic, répondit Antoine d’une voix caverneuse. Baisse cette arme, mon garçon. Tu ne sais pas t’en servir, et nous savons tous les deux que tu n’as pas le cran de presser la détente. »

« Qu’est-ce que tu fais ici ? cria Dominic, refusant de baisser le canon. C’est toi qui as tué Vaneck ? Tu viens dépouiller notre père après l’avoir laissé pourrir ? »

Antoine laissa échapper un rire rauque, un son sec qui résonna sinistrement sous les voûtes séculaires.

« Moi, tuer Vaneck ? » Il secoua la tête avec une pitié non dissimulée. « Tu n’as donc encore rien compris, n’est-ce pas ? Regarde ton frère, Dominic. Regarde-le bien. »

Dominic ne tourna pas la tête, gardant son arme braquée sur l’oncle surgi d’entre les morts. Pourtant, derrière lui, Julien s’était immobilisé. La respiration haletante et désordonnée de Julien s’était étrangement calmée.

« Qu’est-ce qu’il raconte, Julien ? » demanda Dominic, l’estomac noué d’un effroyable pressentiment.

Julien ne répondit pas.

« Raconte-lui, Julien, insista Antoine en croisant ses bras puissants sur sa poitrine. Explique à ton brave grand frère pourquoi Vaneck est mort ce soir. Explique-lui pourquoi notre cher notaire refusait de signer le déblocage des comptes fiduciaires de Genève. »

L’air de la crypte sembla perdre le peu d’oxygène qu’il contenait. Dominic sentit une sueur glaciale couler dans son dos.

« Julien ? répéta-t-il, la voix tremblante. Parle. »

Puis, une voix s’éleva derrière lui. Une voix qui n’avait plus rien de la terreur panique de tout à l’heure. C’était un ton froid, posé, presque las.

« Parce que Vaneck avait des scrupules, Dominic, dit Julien. Ce vieux fou voulait tout léguer à des œuvres caritatives sous prétexte que cet argent était sale. Il prétendait que notre père lui avait ordonné de racheter nos âmes avant de mourir. »

Dominic tourna légèrement la tête, sidéré. Julien avait redressé les épaules. Son visage n’exprimait plus la peur, mais une détermination glaciale et résignée.

« Tu… tu l’as tué volontairement, réalisa Dominic avec horreur. Il n’y a jamais eu d’agression. Les cris que j’ai entendus… »

« C’était Vaneck qui suppliait pour sa vie, admit Julien sans ciller. Et moi qui perdais patience. Il refusait de me donner les clés d’accès aux coffres numérotés qui se trouvent ici. Alors j’ai tiré. Et puis tu es descendu plus vite que prévu. J’ai dû improviser. »

Le monde de Dominic s’écroula en une fraction de seconde. Son frère cadet, celui qu’il avait protégé contre les colères de leur père, celui qu’il avait consolé lors de la mort de leur mère, celui qu’il s’apprêtait à sauver au péril de sa propre vie quelques instants plus tôt… n’était qu’un monstre calculateur.

« Et Antoine ? articula Dominic avec peine. Tu savais qu’il était vivant ? »

« Bien sûr qu’il savait, intervint Antoine en faisant un pas en avant. C’est moi qui ai financé les études de Julien à Londres. C’est moi qui ai orchestré la faillite programmée des entreprises de ton père pour le forcer à rapatrier ses avoirs occultes ici, sous ces dalles. Ton père était un lâche, Dominic. Il a fait fortune grâce au sang des autres dans les mines diamantifères d’Angola durant la guerre civile, puis il s’est acheté une respectabilité bourgeoise dans ce manoir moisi en espérant que Dieu oublierait. »

Antoine s’approcha de la cavité ouverte. D’un coup de botte, il écarta les derniers gravats.

« Il y a ici près de quarante millions d’euros sous forme de lingots et d’obligations au porteur non déclarées. Une fortune bâtie sur des cadavres. Votre père ne voulait pas que nous y touchions. Il voulait emporter son secret dans la tombe, nous laissant crouler sous les dettes d’entretien de ce tombeau de pierre. Julien a compris où était son véritable intérêt. Il a choisi de vivre. Et toi, Dominic ? Quel est ton choix ? »

La tension devint insoutenable. Dominic tenait toujours le revolver, mais la cible n’était plus évidente. Devant lui, un oncle criminel revenu des enfers. Derrière lui, un frère parricide et menteur.

« Vous êtes des monstres, cracha Dominic, les larmes aux yeux sous l’effet de la rage et de la trahison. Vaneck était un innocent. Notre père était peut-être un criminel, mais vous êtes pires que lui. »

« Sois réaliste, Dominic ! » s’écria Julien, faisant un pas vers lui, la voix empreinte d’une soudaine véhémence. « Regarde notre vie ! Regarde ce manoir qui s’effondre, regarde nos comptes bancaires à sec ! Nous passions nos journées à mendier des délais auprès des banques pour sauver les apparences d’une noblesse déchue ! Avec cet argent, nous sommes libres. Antoine a organisé la filière d’exfiltration vers le Brésil via le port de Rotterdam. Vaneck est mort, oui, c’est regrettable, mais on peut faire porter le chapeau à un cambriolage qui a mal tourné ! Si tu viens avec nous, tu auras ta part. Ta vie entière sera assurée. Personne ne saura jamais. »