« Vaneck est arrivé paniqué. Il n’était pas seul. Un type l’accompagnait, un colosse que je n’avais jamais vu. Dès qu’ils ont franchi le seuil, Vaneck a exigé que j’ouvre le passage secret sous le bureau. Quand j’ai refusé, l’homme de main a sorti ce revolver. J’ai résisté. Vaneck a pris peur, il a essayé d’arrêter son complice en criant que ce n’était pas le plan. Le coup est parti. Vaneck s’est effondré. Et l’autre… »
Julien pointa un index tremblant vers la trappe entrouverte.
« L’autre est descendu. Il a pris les clés de bronze et il est descendu chercher les caisses. »
Un frisson glacial parcourut l’échine de Dominic. Les caves des Valmorin formaient un dédale de galeries voûtées taillées à même la roche calcaire, vestige d’une ancienne carrière médiévale sur laquelle les fondations du domaine avaient été bâties. C’était un gouffre obscur, humide et labyrinthique, où lui et son frère avaient interdiction formelle de s’aventurer durant toute leur enfance.
« Pourquoi ne t’a-t-il pas abattu toi aussi ? » demanda Dominic, l’instinct en alerte.
Julien baissa les yeux. Une hésitation infime, mais perceptible.
« Il n’en avait pas besoin. Il pensait que j’étais pétrifié. Et puis… il a entendu tes pas à l’étage. Il a préféré descendre pour sécuriser ce qu’il était venu chercher avant de ressortir par la grille de ventilation de la falaise. »
Dominic observa attentivement son cadet. Ils partageaient les mêmes yeux sombres, la même mâchoire anguleuse héritée de leur père, mais Julien avait toujours possédé cette fragilité nerveuse qui le rendait imprévisible, capable de lâcheté comme d’impulsions désespérées. Était-ce toute la vérité ? Il n’avait pas le temps d’en douter : si cet inconnu réussissait à s’enfuir avec ces prétendues archives, ils se retrouveraient tous deux accusés du meurtre prémédité de Marc Vaneck. Les empreintes de Julien étaient sur l’arme, le sang de la victime était sur ses vêtements. La police ne chercherait pas plus loin.
« On ne peut pas le laisser sortir d’ici, lâcha Dominic d’une voix sourde. Si la police arrive et trouve Vaneck massacré sur ce tapis, tu finiras ta vie aux assises, Julien. On doit le neutraliser. »
« Tu es fou ? Il est armé, il est massif, il connaît cet endroit peut-être mieux que nous ! »
« Non, personne ne connaît les sous-sols mieux que ceux qui ont grandi ici. Suis-moi. Et tais-toi. »
Dominic contourna le bureau et s’approcha de la trappe. Il glissa la main sous le panneau et souleva doucement le battant de chêne cerclé de fer. Une bouffée d’air glacé, chargée d’odeurs de moisi, de salpêtre et de décomposition végétale, s’échappa de l’ouverture béante. Un escalier de pierre abrupt, aux marches humides et inégales, plongeait directement dans le néant.
Dominic sortit son téléphone de sa poche et alluma la torche intégrée. Le faisceau blanc et cru déchira les premières marches, révélant de fraîches empreintes de pas boueuses qui s’enfonçaient dans les ténèbres. L’inconnu était bien là.
« Reste juste derrière moi, ordonna Dominic à voix basse. Si ça tourne mal, tu remontes, tu verrouilles cette trappe et tu appelles la gendarmerie. Compris ? »
Julien hocha la tête, les yeux écarquillés par l’épouvante, mais il ne recula pas.
Ils entamèrent la descente. Chaque pas exigeait une prudence chirurgicale pour ne pas glisser sur la mousse visqueuse qui recouvrait les dalles calcaires. L’air devenait plus froid à chaque mètre franchi, condensant leur respiration en petits nuages de vapeur blanche. Les bruits de la surface disparurent totalement, étouffés par des mètres de terre et de maçonnerie séculaire. Ne subsistait que le son lourd, régulier, de l’eau qui suintait le long des parois rugueuses et s’écrasait en gouttes solitaires sur le sol rocailleux.
Arrivé au bas de l’escalier, Dominic éteignit la torche de son téléphone, ne voulant pas offrir une cible facile dans ces couloirs rectilignes. Ses yeux mirent quelques secondes à s’accoutumer à la pénombre.
Au loin, à une cinquantaine de mètres vers l’ouest, une faible lueur oscillait.
C’était une lanterne. L’homme avançait vers la crypte centrale, là où se trouvaient les anciens fûts de vieillissement abandonnés depuis des décennies. Dominic prit Julien par le bras et l’attira contre la paroi rocheuse. L’atmosphère était suffocante de tension. L’humidité collait les vêtements de Dominic à sa peau, mais un feu brûlant lui dévorait l’estomac.
D’un pas feutré, se guidant du bout des doigts contre la roche suintante, Dominic progressa dans le couloir voûté. Julien le suivait comme une ombre brisée, trébuchant parfois, étouffant des gémissements d’angoisse.
Plus ils approchaient, plus des sons métalliques devenaient perceptibles : le grincement d’un levier sur de la pierre, le raclement d’un coffre qu’on déplace avec peine.
Dominic jeta un coup d’œil prudent à l’angle d’une arche brisée menant à la crypte.
La pièce était immense, soutenue par six piliers trapus aux chapiteaux grossièrement taillés. Au centre, posée sur une table de découpe en pierre, une puissante lanterne halogène inondait l’espace d’une lumière crue.
Un homme se tenait là. De dos.
Il portait un manteau de cuir lourd, taché de boue séchée, et des gants épais. Il était grand, large d’épaules, et s’acharnait avec un pied-de-biche sur le couvercle scellé au plomb d’une cavité creusée à même le sol calcaire, entre deux tombes anonymes.
Dominic resserra sa prise sur la crosse du revolver. Il n’avait jamais tiré sur un être humain. Ses seuls tirs s’étaient limités à des séances de ball-trap dominicales dans sa jeunesse. Mais la silhouette devant lui représentait la destruction de tout ce qu’il avait essayé de protéger : l’honneur de sa famille, la vie de son frère, sa propre existence.
Il s’apprêtait à sortir de l’ombre, l’arme pointée en avant pour sommer l’inconnu de lever les mains, lorsqu’une voix résonna dans la crypte.
Une voix calme, sans le moindre essoufflement.
« Inutile de te cacher derrière cette colonne, Dominic. Ton frère a toujours été trop maladroit pour marcher en silence. »